À vos plumes : concours HappyVisio
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La plume du grand tétras
Posée dans la gibecière, elle m'attendait déjà depuis très longtemps. Elle était là pour vous raconter une histoire, une histoire qui s'oubliait, une histoire pourtant vraie : la fin brutale de mon enfance.
Je ne sais pas si c'était à moi de vous la raconter mais en voyant ce grand tétras posé en haut de l'arbre dans cette forêt insondable, j'ai revu tout le temps de l’histoire.
Nous connaissions tous cette plume. Quand je dis tous, n'imaginez pas une foule un jour de marché. Non non, simplement cinq. Notre famille. Ma famille sous le même toit. Ce qu'il en restait et nous allons écrire chacun notre devoir de mémoire.
Je suis le plus jeune, juste dix ans. Un âge fétiche qui m'a fait basculer fin janvier du chiffre au nombre, de l'unité à la dizaine. Les pronostics m’affirment centenaire, c’est la probabilité que j'arrive à la centaine mais, bien qu'excellent en mathématiques, je ne m'en soucie guère. La vie, elle est là, devant moi, à ciel ouvert dans une campagne isolée, éblouissante qui m'offre tout ce dont je pourrais rêver. J’ai sept hectares de terrain de jeu chaque jour à explorer, chaque jour à savourer, chaque jour à partager. Je travaille déjà la terre à main nue, mes petits doigts pourraient fleurir si je les laissais trop longtemps dedans, ma mère me le répète : « C’est incroyable ! Tu as les doigts verts comme Tistou ! » Elle me regarde toujours avec admiration pour ce don accroché à mon âme. Le temps est passé, j’ai gardé ce don, comme son regard. Je m'occupe du poulailler où poules, lapins, pigeons et autres m'autorisent à les tuer le moment venu. Je ne vais pas à l'école. J'attends mon père pour jouer. Il est saisonnier et le temps de l'automne et de l'hiver nous verra inséparables. Des champignons à la chasse. Du jardin à la cuisine. Des jeux aux balades. Je découvre, à ses côtés, le monde de son enfance qui, comme par magie revit dans mes veines. Il est sur ses terres qui deviendront les miennes et auxquelles je m'attache déjà.
J'aime le lieu-dit Les Bois Noirs. Le ciel n'y entre pas, seulement moi et mon chien. J'ai la liberté d'y aller et venir. De me perdre parfois. Je communique avec les arbres, avec les animaux, beaucoup plus difficilement avec les humains. Je n'ai pas leurs codes. Tout est rangé dans des cases mais, à moi, personne ne m'a expliqué comment, où, pourquoi. Je vis dans le monde de l'avance depuis que, à neuf ans et demi, je suis rentrée en sixième. Je ne sais pas comment les autres fonctionnent. Je vis un autre monde. J'aime à dire que le froid vit en moi parce que je suis un bébé congelé fruit de manipulations savantes qui ont fait de moi l'aînée de la famille. Dès les premiers instants, ma mère m'a désigné comme son « maître ». À mes côtés, elle raconte qu'elle a tout appris, tout réappris pour son plus grand plaisir et le mien. Ne croyez pas pour autant que le « maître » ait totale liberté. Le « maître » était au contraire bien cadré : des horaires fixes de repas et de sommeil, une hygiène de vie avec de nombreuses valeurs et beaucoup de philosophie. Un peu de latin avec mon grand-père qui m'a donné le doux surnom de « Chipotar » quand mon frère est affublé de celui de « Tambourlou ». Comment voulez-vous, qu'après cela, je trouve la situation très claire ? J'ai treize ans au moment des faits. Ma mère a toujours dit qu'on lui avait volé mon enfance à cause de cette avance. Alors, à un an du bac, je suis allongée dans mon lit quand la nouvelle va tomber.
J'ai un deck devant moi. Les règles paraissent évidentes. Ce n'est quand même pas trop ma génération plutôt portée sur le Monopoly et le Cluedo. Pour vous donner un ordre de grandeur, quand j’étais jeune, il n'y avait pas assez de personnages dans le Cluedo ou de pions au Monopoly pour que nous puissions y jouer tous ensemble. Inexorablement, il fallait tirer à la courte paille celui ou celle qui serait spectateur. Spectateur rapidement occupé à d'autres activités…Devant mon deck, je me concentre. Il ne s'agit quand même pas de se faire battre par cet acharné des jeux, collectionneur de cartes Pokémon qui, pour une fois, a l'occasion de faire autre chose que de les regarder en boucle. Le Père Noël a toujours des idées plus qu’originales ! Sans le savoir pourtant, à cet instant précis, je joue la dernière partie et certains cadeaux seulement déballés ne serviront jamais à enchanter mes enfants. Relayés dans un placard, sous la pile de tous les autres, ils seront non seulement oubliés mais bannis. Marqués au fer rouge d’un Noël pas comme les autres. Nous n'avons tous rien vu venir et ce qui « n'arrive pas qu'aux autres » a pourtant laissé une trace indélébile sur notre famille, sur la vie du village, nos amis et peut-être même sur nos ennemis. Dans une prison dorée, tout brille aux yeux qui ne peuvent pas s'ouvrir. J'ai quarante-six ans. C'est après que je vais apprendre que la jeunesse et la vieillesse ne sont pas une question d'âge. J'étais apparemment trop jeune pour que ça m'arrive et à mes yeux trop vieille pour avoir supporté tout ce que la vie avait déjà prévu pour moi.
Il est loin le temps de mes souvenirs. Qui sont ces gens que je ne comprends plus ? À qui je ne parle plus que par bribes. Faut-il rester en vie ? Quelle vie ? Physiquement là. Absente. Présente pour tous. Oubliée de moi depuis un an. Brutal passage de l’être au néant. De la vie à l'errance. Mes principales activités : rester…pour eux. Pour qu'un sourire réponde à un autre, une grimace à une autre. Concours organisé par mon petit-fils à qui je transmets ce don naturel. Voilà ce qu'il me reste à moi et qui finira un jour par disparaître : la grimace du lapin, les oreilles qui bougent de façon autonome, les yeux qui clignent l'un après l'autre. Sûrement des années d'études beaucoup plus élevées que math sup où j'avais fait mes classes. Mais qui écrit à ma place ? Je ne me rappelle tellement de rien…quatre-vingt-six. Cette nuit.
Finalement, Noël s'est bien passé. Je suis heureux, entouré. Un peu préoccupé mais qui ne l'est pas ? Combien de temps je vais pouvoir gérer ? Le déménagement chez ma fille, depuis un peu plus d'un an, s’est déroulé comme prévu. J’ai repris mes marques. Je ne suis plus seul avec ma moitié vidée de tout ce qu’elle a représenté pour moi. Cette campagne, dépliée à mes pieds, me rappelle ma jeunesse. Le jardin, le poulailler où je les vois s’affairer avec passion, des plus grands aux plus petits. Les légumes, les fruits que l'on me donne à trier. Compter les petits pois, les haricots. Je suis bien dans cet espace, un peu réduit, mais dont je me contente. C'est bientôt ma fin mais jamais on ne la voit ainsi. Je reprendrai Montaigne pour leur expliquer : « Il n'est homme si décrépi qu'il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vingt ans dans le corps. » De la guerre, que j'avais acceptée comme une fatalité en laissant mon père en larmes, j'avais passé le vingt et unième siècle. Je tentais de battre le record familial et, somme toute, j’y étais prêt. Comme le chêne enraciné poursuivant une route toute tracée. J'avais cette secrète ambition. Mes deux derniers petits-enfants m'accompagnaient, ravissaient mes instants par leur vitalité à la fois de corps et d'esprit. À 90 ans, je découvrais la Wii et les courbatures d'un combat de boxe trop investi. Je reprenais mes déclinaisons latines. Une passion depuis mon collège transmise visiblement de génération en génération. Cette image pose sur moi le sourire d'un rêve accompli et je peux m'abandonner serein dans les bras de Morphée.
Vous venez de découvrir les membres de ma famille. J'ai de la chance vous ne trouvez pas ? Nous sommes en pyjama pour les plus jeunes, déjà au lit pour les plus vieux. Concentré sur mon deck, je découvre le plateau de jeu qui va permettre l'utilisation des fameuses cartes. Des trésors trouvés par notre très apprécié Père Noël brocanteur qui, chaque année, nous gâte tous de nombreux et très originaux cadeaux . Vingt et une heures, nous sommes dans notre cocon, coupés du reste du monde.
Sept heures du matin. J’ouvre les volets. Mon fils est là devant notre porte. Dans le peignoir, reçu pour nos cinquante ans de mariage, je comprends tout de suite qu'il va falloir s'accrocher. Mais à qui ? À quoi ? J'hésite à ouvrir…Peut-on revenir en arrière ? Garder, quelques minutes encore, le temps en suspens pour l'empêcher de tout détruire, de tout emporter. Il est bien tard à l'horloge de ma vie pour affronter le pire. Mais je sais que je ne choisis pas. Personne ne choisit jamais. Il faut ouvrir, sourire à ce fils qui m'a donné tellement de joie, qui continue de me faire rire à chaque visite. Celle-là ne sera pas la dernière mais je sais qu'il faudra ranger nos sourires, composer avec la peine. Je n'ai rien entendu. Je suis un gros dormeur depuis toujours, reconnu comme tel par l'ensemble de mes descendants qui apprécient ma devise : « L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. » Et moi de mettre encore chaque jour mon réveil à sept heures. Comme si un pied posé à l'aube me garantissait d'y voir plus clair et d'aller plus loin. Je n'ai pas été là pour eux : ma fille, mes deux petits. Ils sont partis discrètement dans la nuit et ce matin, il me reste à embrasser mon fils et à prier.
Tiens, mais cette tête me dit quelque chose. Il me ressemble je trouve. Était-il prévu au programme ? Personne n'a rien dit. Remarquez, ils auraient pu me le dire, je doute que les mots se soient inscrits dans ma « mémoire ». Un mot qui a perdu son sens pour moi. Je vais boire mon café et tremper mes gâteaux. Faire comme si de rien n'était. Étrangère au monde pour ne pas le déranger et qu'il ne me dérange pas. J'essaie de réfléchir. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? L’air est pesant. Pas comme d'habitude. Je souris à ces hommes qui ont les larmes aux yeux. Ce n'est pas bon signe. Je souris. C'est une défense contre l'attaque. Je souris parce que moi, je suis bien dans le peignoir de mes cinquante ans de mariage. Je souris parce qu'il n'y a rien d'autre à faire. Je souris parce que c'est bon de sourire.
La nuit est tombée, j'ai fermé les volets. Je propose de jouer. Me voilà encore seule. Il n'est pas rentré. En partant, il nous avait pourtant dit qu'il ne tarderait pas, que nous devrions nous préparer à son retour. Combien de fois cette scène s'était-elle répétée ? Combien de fois j'ai menti pour qu'ils ne voient pas ma peine ? Je suis lasse mais j'accepte : ses retards, ses écarts, ses excuses. Une fois de plus, j'assumerai les deux rôles. Je ferai ce qu'il aurait fait s'il avait tenu parole, pour que personne ne se rende compte de rien. Je suis dans ma prison dorée comme d'habitude. Fatiguée. Éteinte. Il faut tenir, se taire, avancer. La liberté a choisi son camp. Elle n'a pas voulu de moi. Un jour…peut-être. Et si le bruit à la porte, c'était elle ? Déguisée. Incroyablement sauvage. J'ouvre une porte où elle s'engouffre avec une violence que je ne peux pas encore mesurer. Le maire est là, une autre personne, en panique totale, fait les cents pas sur la terrasse. Quelques minutes plus tard, je referme la porte.
J'ai entendu, tout entendu, de mon lit au fond du couloir. Est-ce que j'ai bien entendu ? Est-ce que c'est possible ? Qu'est-ce qu'on va faire ? Je ne bouge surtout pas. J’écris à Marine, quelques sms. Je ne mesure pas le danger. Je m’énerve de l’agitation qui vient troubler notre soirée. Sûrement que ma mère va m'appeler. Le temps passe, personne ne me rejoint. Je l'entends téléphoner plusieurs fois puis le calme revient. D’un seul coup, la gravité m’apparait. Un seul mot entendu, sorti de nulle part : hélicoptère, et j’ouvre les yeux brutalement. La nuit me sépare de ma seule amie. Un silence nous enfonce tous dans les entrailles du séisme. Le chaos. Il y a toujours l'instant d’après, beaucoup plus calme. Aussi violent mais silencieux. Celui dont le souvenir reste toujours vivace. Il s'enveloppe des restes de vies brisées ou en passe de l'être. Il nous fait perdre nos moyens, nos origines, nos buts. Il nous tient dans les bras de l'étouffe. Nous laissant le peu d'air nécessaire à la vie. Une vie qui, suspendue, n’attend que de continuer comme avant mais que nous devinons tous irrécupérable.
J'ai écouté le maire. J'ai reconnu l'homme sur la terrasse car j'ai plusieurs fois été convié à leur repas. C'est le chef. Celui qui « sonne le glas » des départs et des fins. La porte s'est refermée et moi, je n'ai pas compris la gravité ou plutôt, je l'ai écartée. Avais-je besoin de comprendre ? Pas vraiment. Qu’est-ce que cela aurait changé ? On se couche tous les trois habillés, dans le même lit, celui de mes parents. Objectif : dormir et partir. Nous n'avons réussi que le deuxième : partir. Deux ou trois heures plus tard. En catimini, sans aucun autre bruit que celui du moteur de la voiture qui, elle, dormait tranquillement. Nous laissons notre passé pour l'avenir. Nous déroulons la pelote de la vie dorée : le fil d'un Petit Poucet que je suis devenu en si peu de temps. Un lien qui nous permettra de revenir alors que nous aurions tous voulu nous arrêter sur le lieu de cette destination nocturne pour ne pas le quitter. Deux heures du matin, la nuit la plus noire de ma vie, celle qui m'a englouti, bouffé dans ses abysses, sans aucun ménagement : comme on dévore, on broie, on anéantit. Le voyage le plus silencieux également. Une habitude de ma mère : chanter tous à tue-tête, musique à fond. Quels mots nous reste-t-il ? Chacun est dans son film et se réserve la fin.
J'ai un brevet des métiers d'art, celui qui donne vie à la lumière. En 2024, le musée de la Chasse et de la Nature dans le quartier du Marais à Paris m'a proposé une résidence immersive. Le but ? Intégrer l'art contemporain à l’art ancestral de la chasse : la cynégétique. Je n'ai plus chassé depuis le Noël de mes 10 ans. Plus porté la gibecière. Plus touché la plume du grand tétras, posée au fond, sensée nous protéger, talisman porte-bonheur transmis de génération en génération dans ma famille de chasseurs. Mais quelle idée d'avoir accepté ? Se pouvait-il que le choc ne soit pas aussi violent que le 26 décembre 2012 ?
Annonce du docteur, à voix basse, dans la salle d’attente, à moi et à ma sœur : « Vous savez…votre papa, s’il se réveille, ne sera plus jamais comme avant…comme vous l'avez connu. » Manière de dire à des enfants une vérité qu’ils ne peuvent pas comprendre. Comment peut-on « savoir » ? On peut ne jamais « se réveiller » ? Ça veut dire quoi « il ne sera plus » ? Ça veut dire quoi « avant » ? D'ailleurs, fort de ces mots, je n'ai pas voulu le voir, pas maintenant. J'aurais tellement voulu qu'il redevienne comme « avant ».
Je suis rentrée dans la salle de réanimation et maman a vu la pâleur s'installer sur mon visage. Instinctivement, elle m'a vite attrapé la main et je me suis évanouie. Juste avant, j’aurais voulu hurler mais j’étais déjà dans un rêve où ce que vous essayez de réaliser devient soudain impossible. Impuissance totale.
Un dans le couloir à attendre. Une qui s'échappe sous mes yeux. Toi éteint, branché de partout à un vide car c'est ce que nous a annoncé le docteur. Touché à l'artère cérébrale. Une balle dans le crâne, entrée sans aucune volonté d'en sortir en détruisant tout sur son passage.
Je ne crois pas que je l'ai vu ce matin. Me rappelle plus. J'attrape des mots, des regards, des tristesses et des peurs. Je ne sais pas quoi en faire. Arrêtez de vous agiter. Merci.
Mes prières n'ont jamais sauvé personne. J'aurais pourtant tant souhaité garder près de moi deux de mes sept enfants : un fils parti trop tôt, une fille partie trop mal. Je n'y peux rien si Dieu est sans limite. J'aurais besoin d'entendre ma fille pour lui demander : Pourquoi elle ne m'a pas appelé ? Est-ce que c'est grave ? Comment ça s'est passé ? Enfin toutes les questions qu'on peut se poser quand on sent le danger à la porte. Mes chers petits-enfants, je vous aime et je serai toujours là pour vous. Revenez vite dans mes bras mon Chipotar, mon Tambourlou.
J'ai plongé dans le tableau Scène de chasse au grand tétras. Mon enfance s'était cachée dedans et, avec elle, l’histoire que je viens de vous raconter du bout de la plume du grand tétras.
Première version envoyée au concours
311, la probabilité d'une chambre
Il referma son livre. Enfin, le livre qu’un homme discret et réservé lui avait conseillé alors qu’il se trouvait devant une de ces BAL qui avaient fleuries dans le pays ces dernières années. Je vous dis BAL mais cela peut prêter à confusion ! Une Boite À Livres n’a rien à voir avec une Boite Aux Lettres, on est bien d’accord. Pourtant, dans chacune, se trouve des mots à prendre ou à laisser, à lire ou à ignorer.
C’est Hugo qui s’est réjoui à titre posthume « Mettez des livres partout ! ». C’est fait, on ne recense même plus le nombre de ces boites, leur format, leur couleur, leur lieu…Lui, c’était le FAL, Frigo À Livres qui l’attirait régulièrement. Il admirait, en plus, ce double recyclage qui protégeait les livres des intempéries et évitait aux frigos de finir à la casse.
Il venait de reposer un livre qui n’avait pas trouvé de place privilégiée dans son petit deux pièces déjà bien encombré. Il ne gardait que les meilleurs. Il hésitait encore pour celui qu’il tenait entre les mains. L’homme avait été honnête : « C’est un livre ancien qui dépeint une époque. Le premier livre d’un auteur qui finira par décrocher le Prix Goncourt quand même. À vous de juger. » Et il s’en était allé. Tranquillement. Sa dernière trouvaille sous le bras. L’air heureux des pensées qui l’habitaient et qui, on le devinait, semblaient être à mille lieux de notre monde.
Ce qu’il avait trouvé drôle, c’était que ce livre était, en quelque sorte, en rapport avec sa profession : veilleur de nuit à l’hôtel « À Bientôt » qui affichait comme slogan « On vous attendait ». Il avait commencé le livre intitulé L'Enfer. Histoire d’une pension de famille dans laquelle une des chambres permettait de jeter un œil dans celle d’à côté. Vous avouerez qu’il n’est guère possible de résister. Notre voyeur s’emploie donc à ouvrir les yeux sur les pensionnaires de la chambre voisine, y prenant un plaisir tout relatif suivant les observés.
En tant que veilleur, il avait accès à toutes les chambres, trois étages de dix plus une au troisième. Tiens, d’ailleurs, c’était la première fois qu’il se posait la question de la 311. Comment cela était-il possible ? La nuit était bien avancée et la lecture l’avait un peu assoupi derrière son comptoir à peine éclairé. D’un seul coup, l’homme croisé avait changé la donne en lui offrant une question pour l’instant sans réponse. 311.
Ce chiffre se répétait dans sa tête. Il ne savait même pas si, ce soir, elle était occupée mais, déjà, il imaginait des tas de scénarios possibles. Ça allait d’une modification du plan du troisième par le commanditaire pour, au dernier moment, gagner une chambre et ainsi, plus tard, augmenter ses profits, au passage secret permettant de changer d’univers sans trop savoir lequel. Il avait matière à écarter ses idées de la plus logique à la plus farfelue.
C’est à cela qu’il employa la fin de sa nuit, avant de partir retrouver son lit qui se trouvait à quelques minutes de son lieu de travail. En chemin, il laissa son esprit vagabonder dans d’autres directions car il n’était plus vraiment en état de se concentrer. La fatigue le guidait de façon automatique, d’abord à la boulangerie du coin et ensuite à l’entrée de son appartement où personne ne l’attendait. L’été dernier, il avait visité Le Havre et avait adoré le parcours des bancs littéraires. Pourquoi, se disait-il, ne pas proposer une balade de BAL en BAL. Était-il le seul à y avoir pensé ? Enfin au lit, il s’endormit paisiblement.
Il se réveilla, comme d’habitude, en début d’après-midi. Tout allait bien. Sa nuit avait été bonne et il lui restait quelques heures pour vagabonder avant de retourner travailler. Rien de particulier au programme : ce qu’il adorait le plus. Rien faire ! C’était un rêveur. Il n’y pouvait rien, il était né comme ça. Il avait bien tenté des études supérieures mais, hors du cadre familial et des horaires réguliers, il avait vite abandonné. Ce n’était pas forcément de la mauvaise volonté mais un cours sur deux, il n’était pas à l’heure ou pas au bon endroit. L’immensité de la fac n’avait réussi qu’à le perdre dans ses méandres et il croisait toujours sur son parcours une personne, une affiche, un détail susceptible de l’écarter de sa destination. Il ne s’en voulait même pas. Il appréciait ses rêveries propices au bonheur de se sentir vivant et libre.
Il attendait patiemment de rencontrer sa rêveuse. C’est ainsi qu’il imaginait sa future associée au bien-être. Une femme comme lui qui porterait les habits de la légèreté et le chapeau de l’insouciance. Jamais il ne doutait qu’elle existait et qu’il la rencontrerait. Il avait dû pactiser avec sa destinée (comme d’autres avec le diable) pour avoir cette certitude. Pourtant, ce n’est pas en restant chez lui que le futur allait lui tomber dessus. Ça aussi, il le savait. C’est pour cela qu’après un déjeuner rapidement avalé, il prit le chemin du Parc aux 3 Croix qui en cette saison resplendissait.
Arrivé devant l’entrée, il marqua un temps d’arrêt qui aurait semblé interminable à beaucoup d’entre nous. Lui, ne s’en rendit même pas compte. C’était à cause du 3 ! Comme si son sommeil avait tout effacé, soudain lui revint le questionnement de la nuit : la fameuse 311. Immobile, debout, envoûté, il réalisa ce qui lui avait échappé la veille : il n’avait jamais proposé la 311. Aucun client qui s’était adressé à lui pour une chambre, n’avait dormi dans la 311. Difficile de continuer son chemin après une telle découverte (surtout depuis qu’il savait cette chambre surnuméraire sans en connaitre l’explication).
Il n’arrivait pas à comprendre. Y avait-il d’autres chambres qu’il n’avait pas proposées ? C’est le temps passé à essayer d’élucider cette question qui le laissa planté aussi longtemps sans bouger devant le parc. À cause d’un 3, d’une 311 et trop d’inconnues, il n’avançait plus. Il en venait à désirer retrouver, bien plus tôt que prévu, son poste. Il hésita. Il était quand même un peu tôt pour y retourner. Ce n’était pas l’envie qui lui manquait pourtant.
Son ombre entra avant lui dans le parc et il la suivit, plus par obligation que par réel désir. Avançant tous les deux, pieds à pieds, ils avaient l’air de savoir parfaitement où ils se dirigeaient. Un œil expert n’aurait pas pu déceler la moindre hésitation et le contresens qu’ils s’imposaient.
Rien n’était différent dans les allées, les contours en étaient inchangés depuis des années, les 3 croix étaient depuis longtemps introuvables, les bancs scellés pour une éternité. Que pourrait-il trouver de nouveau et d’intéressant capabled’alimenter ses rêves ? Ce n’est même pas une question qu’il se posait. Il n’avait pas besoin de raison pour exister. Il avait toujours cette impression d’être à l’endroit où il fallait qu’il soit. Peu de personnes avaient cette capacité. De ce fait, il n’avait jamais cherché à être là où il ne fallait pas. Avec cette étrange simplicité des choses bien faites, tout semblait presque parfait. S’il n’y avait des 311 pour modifier le calme des pensées et la complicité des ombres !
Il avait son banc favori, celui où il ne se passait rien et où, ainsi, les rêves étaient tranquilles. Ils pouvaient prendre leurs aises et vivre leur meilleure vie. On pourrait se dire que parfois, il suffit d’un petit grain de sable dans les rouages fort bien huilés pour qu’alors la plage arrive à nous. C’est tellement classique ! On commence avec un grain et on ne tarde pas à avoir les pieds dans l’eau. Qui n’a jamais marché au bord de l’eau, subjugué par le bruit des vagues, un sourire détendu, au rythme irrégulier de la montée des eaux ? De là à imaginer un océan et ses déferlantes, il n’y a qu’un pas de plus où l’ombre n’est plus, bien évidemment. Impossible, tout simplement impossible de plonger ses rêves dans une telle tempête.
Son banc était là, comme il s’y attendait. Par contre, le carnet à spirales en solitaire posé dessus faisait figure d’intrus. Décidément, en quelques heures, la vie avait décidé de l’alimenter avec son lot d’imprévus. Une mise en avant des possibles. Vous auriez fait quoi ? Comme lui. Il s’assit, pour une fois, du bout des fesses, à cause de la différence, de l’infime différence. Cet objet, petit rectangle, voyageur usé avec ses spirales retenant ses pages d’un envol certain, retenant sur ses pages des mots qu’il avait très envie de découvrir. L’attractivité…une sensation qui vous tient comme les bras d’un rêve incarné. Vous sentez sa présence au milieu de l’avancée du monde. L’une dans l'autre, vous subissez, vous laissez faire. Pouvait-il, en tendant la main, atteindre le carnet ? S’était-il assis à la bonne distance ? Dans la vie, cette dernière est primordiale. Chacun peut en faire l’expérience.
Il commença par regarder ailleurs. Il n’espérait pas du tout voir apparaître la propriétaire. Son choix s’était fait instantanément à la vue du carnet. Ça ne pouvait être qu’une propriétaire. Pour lui, les spirales sont féminines. Il n’y avait que William pour en posséder un. Il se mit à fredonner l’air en adaptant les paroles à la situation : « Mais j’ai trouvé, dans ce carnet à spirales, tout mon bonheur en lettres capitales, à l’encre bleue aux vertus sympathiques… ». Il devait vérifier le bleu de l’encre. Lui, aimait écrire en bleu, surtout pas en noir. Il y verrait un signe et un plaisir redoublé à la lecture. Alors son bras se tendit…trop loin…ses fesses se décalèrent discrètement dans la bonne direction et ses doigts finirent par se poser sur la couverture. La main avait suivi comme si elle cherchait à tâtons dans le noir.
Il resta un moment ainsi. Attendant d’être pris en flagrant délit. Il ne se passa rien. Après une inspiration un peu plus dense, il referma ses doigts sur les spirales et rapprocha de lui ce carnet qu’il était bien décidé à ouvrir à n’importe quelle page comme on le fait d’un roman à la librairie ou à la bibliothèque pour savoir s’il est digne de nous. C’était un carnet de phrases sans références, écrites sûrement par la propriétaire. « Quelle est la probabilité de se retrouver pour s’aimer dans deux lieux différents à deux ans d’intervalle dans le même numéro de chambre ? » fût la première qu’il lut. Les maths n’étaient pas son fort. Il comprenait à peine l’énoncé du problème.
Par contre, ça parlait d’hôtel ! Il était dans son élément ! Mais ce n’était vraiment pas une phrase à haute valeur émotionnelle pour lui. Parce que, lui, il en avait des questions et pas plus tard qu’aujourd’hui, elles se multipliaient ! Il pouvait en
inventer lui aussi des probabilités : « Quelle était la probabilité d’une chambre 311 dans un hôtel à 3 étages identiques comportant à priori 10 chambres par étage ? » Celle-là, elle nécessiterait de nombreux calculs, il en était sûr ! « Quelle était la probabilité qu’une chambre ne soit jamais occupée ? » D’un coup, le carnet avait perdu son sommet d’intérêt. Dommage, la tempête n’était finalement qu’une petite brise sans grand bouleversement.
Il relut et tenta de comprendre. Visiblement, deux personnes s’étaient rencontrées à deux ans d’intervalle dans deux endroits différents et avaient dormi dans une chambre qui portait le même numéro. Il supposait, au vu de la question de la probabilité, que ce n’était pas intentionnel. Que le numéro de la chambre n’avait pas été réservé à l’avance et que tout cela était dû à un hasard étrange. Ça portait un nom, d’ailleurs. Il s’appliqua à le chercher.
Il avait pris l’habitude de venir manger à vingt heures au restaurant de l’hôtel. Ainsi, il avait au moins un repas équilibré les jours travaillés. Il pouvait croiser ses collègues et découvrir (normalement) l’ambiance de sa future nuit.
- Bonjour Aurélien,
comment allez-vous ?
C’était le patron, croisé devant l'ascenseur à son arrivée.
- Bien Monsieur, merci, et vous ?
Il n’attendit pas la réponse et posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis son réveil.
- Puis-je vous demander pourquoi il y a une chambre en plus au troisième étage ?
Il ne s'attendait pas à être aussi direct ! Ce n’était pas son genre. Généralement, il cherchait seul les solutions et son imaginaire faisait le reste. Aucune, jusqu’à maintenant, n'avait pas eu sa réponse satisfaisante. Quand je vous dis qu’un monde parfait s’était associé à Aurélien !
Bizarrement, son patron ne s’étonna même pas. Il répondit aussitôt.
- Lors de la construction de l’hôtel, un quatrième étage était prévu et l'architecte avait dessiné un duplex entre les deux étages. Une espèce de suite moderne pour créer un style sur la façade. C’était censé attirer l’attention du voyageur. Ces architectes ! En fin de compte, avec le retard pris, les financements ont commencé à manquer et le problème a été vite réglé. Pas de quatrième, mais trop tard pour la 311. On a composé avec sans vraiment la louer.
- Oui, c’est ce que j’avais remarqué.
- La dernière fois remonte au 29 septembre 2009. Je m’en rappelle bien, c’était à l’occasion du rassemblement d’une grande entreprise. Ils avaient pris tout l’hôtel d’un coup ! Une sacrée aubaine. Cela me fait penser que personne n’y est retourné depuis. Si cela vous tente, allez jeter un œil quand vous aurez le temps et vous me direz si tout est en ordre. Bonne nuit Aurélien.
- Bonne nuit à vous Monsieur.
Aux questions, des réponses simples. Parfait, comme il aimait à se dire.
Il entra dans les cuisines où un petit espace était destiné au personnel. Il s’assit et ne tarda pas à être servi par son ami, serveur au restaurant. Ils échangèrent des banalités sur quelques clients et Aurélien se dirigea vers les vestiaires pour mettre son « costume de nuit » comme d'autres enfilent leur chemise de nuit.
Il franchit les quelques pas qui allaient le voir assis pendant les prochaines heures devant son comptoir, son journal de bord ouvert en grand, attendant des mots qui peut-être ne viendraient jamais et qui, s’ils venaient ne seraient sans doute pas de la plus grande importance. Impossible d’en écrire un roman, même avec toute la bonne volonté du monde et son imagination débordante. Des fois, ils se voyaient écrire dans ce grand livre autre chose que d’insignifiants détails nocturnes.
À deux heures quarante-cinq, le téléphone sonna doucement. Une voix agacée dit :
« Excusez-moi, mais la lumière du couloir clignote comme dans un film d’horreur. Vous pourriez faire quelque chose ? »
Il soupira. Jeta un œil à l’écran de contrôle, puis leva les yeux vers le plafond bas de la réception pour vérifier qu’il n’avait pas le même problème. Il se leva, saisit une ampoule de rechange et la glissa dans la poche intérieure de sa veste. La routine voulait qu’il attende, qu’il s’assure que le clignotement ne cesse de lui-même, avant de quitter son poste. Mais cette nuit-là le voyait curieux de monter au troisième. Il passa devant l’ascenseur sans appuyer sur le bouton, continua vers l’escalier, gravit lentement les marches, familières, usées sur les bords. Le troisième étage lui parut plus long que d’ordinaire. Peut-être à cause du silence, ou de ce clignotement plus pressant maintenant, semblable à un signal venu d’un autre monde. Il s’y engagea, précédé par son ombre dansante, projetée par la lumière capricieuse du plafonnier. Arrivé devant la 311, il s’arrêta. Quelque chose l’étonna, avec une clarté nouvelle. Cette chambre n’était jamais proposée à la réservation. Elle ne figurait pas sur le registre. Et pourtant, elle était là, entre deux autres, parfaitement alignée, sans aspérité. Trop bien alignée. Un mimétisme trop exact, comme si elle avait été dissimulée à la vue précisément pour ne pas attirer l’attention. Il resta immobile, l’ampoule dans une main. Le couloir était désert, inoffensif. Et pourtant. Cette porte. Il tendit la main, effleura la poignée. Elle était tiède. Comme si quelqu’un venait tout juste de la quitter. Un bruit infime, étouffé. Il colla l’oreille contre le bois. Rien. Puis, un froissement. Une voix ? Un murmure ? Peut-être un meuble déplacé. Ou de l’eau qui coulait dans une salle de bain. Mais ce froissement-là… un vêtement qu’on secoue ? Un drap qu’on lave ? Il fronça les sourcils. Pourquoi laver un drap d’hôtel à cette heure-là ? Il hésita. Se recula. Et c’est là qu’il vit l’enveloppe. Glissée contre le bas de la porte, presque invisible. Il se pencha, la prit. Pas d’adresse. Pas de timbre. Juste deux lettres tracées à la main, au stylo bleu : M W, sur un bout de papier glissé à l’intérieur. Il resta un moment figé, l’enveloppe dans une main, l’ampoule dans l’autre. Ces deux lettres résonnaient comme les initiales d’un rendez-vous clandestin. Un homme, une femme. Une histoire déjà écrite. Ou sur le point de commencer. Il aurait voulu croire qu’elles lui chuchotaient, avec l’assurance d’un narrateur invisible : « Revenez demain ».
Opération réussie, tableau de bord rempli, il pouvait enfin retourner à sa lecture. Il leva alors les yeux vers le panneau suspendu au-dessus de l’entrée : « On vous attendait ». Il se demanda si cette chambre aussi l’attendait. Mais pourquoi ? Et depuis combien de temps ? Et même jusqu’à quand ? Il avait la validation, il ne lui manquait plus que l’envie de briser le mystère. Dans la vie, il y a deux écoles. Celle du tout, tout de suite et celle du un peu, au fil du temps. En somme, cette très vieille histoire du lièvre et de la tortue. L’arrivée est sûrement la même mais vous noterez que le deuxième chemin peut offrir son lot de petites surprises à savourer à l’ombre de la nonchalance comme une pastille Vichy fondant tranquillement au bout de la langue. Vous l’aurez compris, Aurélien préférait de loin prendre son temps et laisser son esprit libre de créer des mondes en rapport avec l’avancée de ses recherches. Il jouait sa carte tortue car, quand on ne sait rien, tout est possible et ces possibles lui donnaient une raison de plus de se sentir vivant, libre et heureux. Il finirait par se rendre dans la 311 mais quand il l’aurait décidé et non pas sur une quelconque impulsion à la mode frisant le voyeurisme et l’urgence qui ne feraient qu’anéantir ses rêves et les sensations qu’ils lui procuraient.
Quand il rentra chez lui ce matin-là, il ne ressentit ni fatigue ni soulagement. Il posa sa veste sur le dossier d’une chaise, laissa ses clés tomber dans la coupe en céramique posée près de la porte, et jeta un regard circulaire sur sa bibliothèque. On lui avait souvent demandé - on lui demanderait encore - quels livres l’avaient marqué à vie. Les livres qui l’avaient transformé. Il répondait toujours avec un calme presque amusé, et depuis qu’il avait lu La Bibliothèque de Babel, il le faisait avec une sorte de fierté tranquille : « Je suis surtout fier de tous les livres que je n’ai pas lus ».
C’était son paradoxe préféré, et il l’énonçait comme une vérité profonde : il y a, quelque part dans le chaos des pages encore fermées, un fil continu, invisible, qui relie tous les récits. Une trame secrète que seuls les lecteurs errants, ceux qui lisent en désordre, à reculons, à travers les marges, les notes de bas de page et les oublis, peuvent espérer effleurer.
Il aimait à dire : « Je lirai certains d’entre eux au hasard des jours et des boîtes à livres, sans jamais les finir, car j’ai la conviction qu’aucune histoire ne peut vraiment avoir de fin. La suite d’un récit, interrompu dans un livre, se trouve dans un autre, ouvert au hasard d’un moment. » Il se dirigea vers sa bibliothèque. Il y choisit un livre sans regarder le titre. Juste la tranche, bleu sombre, usée aux bords. Il le tira, l’ouvrit, et la page 107 s’imposa à lui comme un rendez-vous prévu depuis longtemps. Il y avait là, comme dans presque tous ses livres, un marque-page oublié, vestige d’une lecture commencée puis suspendue, jamais vraiment abandonnée.
Il lut la première phrase, posée là comme un écho venu d’ailleurs : « Apparemment, cette rencontre d’une nuit a rendu ces deux êtres heureux. » Il s’arrêta. L’espace d’un instant, tout sembla basculer dans une correspondance muette. Une rencontre. Une nuit. Deux êtres. Heureux. Lui avait deux nuits dans son problème mais pour le reste tout lui plaisait. Il n’avait pas encore trouvé la fameuse probabilité mais il avançait en parallèle (encore des mathématiques). C’était trop juste pour être fortuit, trop fragile pour être solide. Mais c’était là. Quelques pages en amont, il relut deux fois : « Ils se retrouvaient dans une chambre sans mémoire, absente des registres. C’était leur façon d’exister sans passé. Pas de noms, juste deux initiales, comme un secret murmuré à demi-voix. » Il retrouva le mot cherché la veille : synchronicité. Il pensait que la suite se trouvait peut-être dans ces pages-là. Peut-être ailleurs. Dans un autre livre, sur une autre étagère. Peut-être demain, dans la boite à livres du square, qui sait dans la 311. Il reposa le livre, sans remettre le marque-page. La suite se ferait autrement. Le récit n’était pas là pour être suivi, mais pour être traversé.
Il ne dormait pas. Allongé dans l’obscurité, les bras croisés derrière la tête, il fixait le plafond comme s’il espérait y voir s’inscrire la suite de l’histoire. Mais rien ne venait, sinon le clignotement résiduel du couloir du troisième imprimé dans sa rétine et dans sa mémoire. Il avait refermé le livre sur cette phrase : « Pas de noms, juste deux initiales, comme un secret murmuré à demi-voix ». Et depuis, cette phrase continuait à se répéter en boucle, comme un écho mental que rien ne pouvait faire taire. Il les imagina « dans la 311 ». Une chambre sans passé ni lendemain, mais ouverte au présent absolu d’une rencontre. Ils ne savaient pas quoi faire. Il n’y avait pas de mode d’emploi pour cette nuit. Elle posa sa main près de la sienne sur le drap blanc. Lui ne bougea pas. Leurs doigts ne se touchèrent pas encore, mais déjà, ils vibraient d’une attente douce. Le silence entre eux n’était pas vide. Il était suspendu, plein d’une parole qui hésite. Quand enfin ils parlèrent, ce fut à voix basse, comme s’ils ne voulaient pas déranger les murs. Ils se racontèrent sans se dire. Par des souvenirs flous, des images volées à l’enfance, des rêves qui les faisaient rire ou trembler. Le temps ne pesait pas. Il s’effaçait. La chambre, peu à peu, devenait le monde entier. Un monde réduit à un lit, à deux corps proches, à une lumière tamisée, à des phrases qui cherchent leur propre raison d’être. Ils savaient que cela ne durerait pas. Mais ce savoir ne leur faisait plus peur. Au contraire, il donnait à chaque minute la densité de l’éternité. Ils auraient pu s’embrasser. Mais ils préférèrent parler. Parler comme on respire, comme on veille un feu fragile. Ils finirent par s’endormir, l’un contre l’autre, sans même s’en rendre compte. La chambre 311 les avait effacés du reste du monde. Dans certains récits, ce n’est pas la réponse qui compte, mais la persistance de la question.
Il pensa à un film qu’il avait regardé il n’y a pas trop longtemps. Il le revoyait, plan par plan, avec cette intensité particulière que prennent les fictions quand elles vous semblent soudain plus réelles que le monde. Ce n’était pas seulement une énième histoire sur l’amour et les algorithmes, c’était une métaphore de l’attente, du hasard dirigé, de l’illusion de choix dans un monde qui vous choisit avant même que vous ayez formulé un désir. Et dans ce film, il y avait deux inconnus qu’un algorithme futuriste associait pour une nuit, douze heures exactement. Pas une de plus. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient là. Ils n’avaient aucune expérience de la rencontre, aucun modèle à reproduire. Et dans leur maladresse douce, il y avait quelque chose d’authentique. De fragile. Et peut-être pour cette raison, de plus humain que tout. C’est ainsi qu’il les imagina, « dans la 311 ». Et si la chambre 311 était un lieu où, loin des algorithmes, les rencontres n’étaient pas calibrées, mais glissées là par erreur, par mystère ou par miracle, se demanda-t-il ? Une chambre sans passé ni lendemain, mais ouverte au présent absolu d’une rencontre. Il reprit le fragment qu’il avait commencé la veille, le relut, le corrigea par petites touches, comme on caresse un souvenir. Puis il ajouta : « Ils ne savaient pas quoi faire. Il n’y avait pas de mode d’emploi pour cette nuit. Elle posa sa main près de la sienne sur le drap blanc. Lui ne bougea pas. Leurs doigts ne se touchèrent pas encore, mais déjà, ils vibraient d’une attente douce. Le silence entre eux n’était pas vide. Il était suspendu, plein d’une parole qui hésite. Quand enfin ils parlèrent, ce fut à voix basse, comme s’ils ne voulaient pas déranger les murs. Ils se racontèrent sans se dire. Par des souvenirs flous, des images volées à l’enfance, des rêves qui les faisaient rire ou trembler. Le temps ne pesait pas. Il s’effaçait. La chambre, peu à peu, devenait le monde entier. Un monde réduit à un lit, à deux corps proches, à une lumière tamisée, à des phrases qui cherchent leur propre raison d’être. » Il fit une pause, relut, puis continua : « Ils savaient que cela ne durerait pas. Mais ce savoir ne leur faisait plus peur. Au contraire, il donnait à chaque minute la densité de l’éternité. Ils auraient pu s’embrasser. Mais ils préférèrent parler. Parler comme on respire, comme on veille un feu fragile. Ils finirent par s’endormir, l’un contre l’autre, sans même s’en rendre compte. La chambre 311 les avait effacés du reste du monde. » Il leva la tête. Cette histoire n’était peut-être qu’un mirage, un reflet recomposé par la fatigue, l’imaginaire et l’étrange clignotement d’un plafonnier défectueux. Mais elle faisait sens. La chambre 311 n’existait pas. Elle ne figurait sur aucun registre, ne correspondait à aucun couloir recensé, et pourtant, il en percevait la présence. Une sensation d’excès, de repli en trop dans la trame de l’espace. Certains soirs, les murs semblaient se dilater à mesure que le silence s’installait dans les couloirs, et dans cette expansion discrète, il sentait, ou croyait sentir, la présence d’une porte sans poignée, d’une chambre surnuméraire. Une chambre dans laquelle un carnet, sans date, sans nom, était dissimulé. C’était un objet abîmé, mais chargé, comme si l’encre y pesait plus lourd que le papier. Les premières pages ne contenaient que des lettres, tracées avec obsession. M. W. M. W. Comme un balancier. Comme un murmure inlassable. Il s’étonna d’y reconnaître les initiales de gestes familiers : caresser, murmurer, vouloir. Ces lettres semblaient se renverser l’une dans l’autre, l’une reflétant l’autre. Il pensa d’abord à un caprice. Puis à une clef. Les jours suivants, il repensa au carnet à chaque veille, presque malgré lui. Il y lut ce qui ressemblait à un journal, mais sans chronologie : 311 est la chambre périodique. Non pas une duplication, mais une occurrence. Un instant d’espace qui revient comme une idée récurrente. Elle ne s’ouvre qu’aux absents, ou à ceux qui doutent d’être là. Il ferma les yeux. Il savait déjà que quelque chose avait bougé dans son esprit. Le couloir qui menait au troisième étage lui semblait soudain plus long qu’à l’ordinaire. Il s’arrêta un instant devant une porte et sentit un frisson. La 311 n’était pas un oubli. Elle était un pli. Un espace gardé en réserve. Le veilleur se surprit à penser à la nouvelle de Borges : « La Bibliothèque est illimitée et périodique… Si un voyageur éternel la traversait, les mêmes volumes se répéteraient dans le même désordre - qui, répété, deviendrait un ordre : l’Ordre. » Cette phrase de l’écrivain argentin revenait sans prévenir, comme un code d’accès. L’hôtel lui apparaissait alors comme une bibliothèque renversée : non pas faite de livres, mais de chambres ; non pas de savoir, mais de passages. Chaque chambre : une histoire dormante, une permutation. L’ordre n’existait pas. Il ne faisait que revenir. Il nota que les couples occupant les chambres ne laissaient jamais les mêmes empreintes. Et pourtant, il les confondait. Même éclat de voix, même écho de silences entre deux respirations. Même vêtement abandonné sur le dossier d’un fauteuil. Il n’y avait pas de répétition exacte, mais une tension vers le même motif. Comme si les chambres se souvenaient ou plutôt, comme si l’hôtel écrivait, à travers les gestes des autres, une histoire qu’il connaissait déjà. Dans le carnet imaginaire, les lettres W et M forment un sablier inversé. L’une descend, l’autre remonte. Elles encadrent le temps, s’enroulent comme des tunnels dans l’alphabet. À l’intersection de leurs pointes se trouve le lieu. La chambre. La faille. Il comprit que ce qu’il prenait pour des hallucinations - les murs qui ondulent, les couloirs qui changent de proportions selon les heures - n’étaient peut-être que des ajustements. L’hôtel se modifiait pour mimer l’infini. L’infini n’est pas une grandeur, pensa-t-il. C’est une itération. Un retour différé. Chaque veille se ressemble, mais déplacée d’un accent, d’un mot, d’une rumeur. À force de tourner dans les mêmes couloirs, il lui semblait parfois qu’il n’était plus lui-même, mais une version légèrement modifiée de la veille. Un veilleur proche, mais pas identique. Et toujours, cette chambre 311, comme une rumeur d’avant les plans, une chambre faite de probabilité. Il ne cherchait plus à la trouver. Il savait qu’elle apparaîtrait lorsqu’il ne la chercherait plus. Le monde est infini, mais ce n’est pas un cercle : c’est un motif. Il se répète comme un murmure dans un escalier vide, comme un pas dans un corridor sans fin. Le veilleur écarta le carnet de ses pensées. Et pourtant, les mots étaient déjà en lui. Il les reconnaissait dans les chiffres des portes, dans les courbes du plancher, dans les lettres déformées des noms d’emprunt que les clients inscrivaient. Tout devenait signe. Tout redevenait lettre. Il savait désormais que certaines nuits n’étaient pas des nuits. Mais des marges. Que certaines portes ne s’ouvraient pas sur des lits, mais sur des questions. Et que certaines phrases, même silencieuses, continuaient à écrire le monde en son absence.
Aujourd’hui, la 311 a fait du veilleur de nuit un autre homme.
Deuxième version uniquement pour vous...
311, la probabilité d'une chambre
Largo Il referma son livre. Enfin, le livre qu’un homme discret et réservé lui avait conseillé alors qu’il se trouvait devant une de ces BAL qui avaient fleuries dans le pays ces dernières années. Je vous dis BAL mais cela peut prêter à confusion ! Une Boite À Livres n’a rien à voir avec une Boites Aux Lettres, on est bien d’accord. Pourtant, dans chacune, se trouve des mots à prendre ou à laisser, à lire ou ignorer.
C’est Hugo qui s’est réjoui à titre posthume « Mettez des livres partout ! ». C’est fait, on ne recense même plus le nombre de ces boites, leur format, leur couleur, leur lieu…Lui, c’était le FAL, Frigo À Livres qui l’attirait régulièrement. Il admirait, en plus, ce double recyclage qui protégeait les livres des intempéries et évitait aux frigos de finir à la casse.
Il venait de reposer un livre qui n’avait pas trouvé de place privilégiée dans son petit deux pièces déjà bien encombré. Il ne gardait que les meilleurs. Il hésitait encore pour celui qu’il tenait entre les mains. L’homme avait été honnête : « C’est un livre ancien qui dépeint une époque. Le premier livre d’un auteur qui finira par décrocher le Prix Goncourt quand même. À vous de juger. » Et il s’en était allé après avoir haussé les épaules. Tranquillement. Sa dernière trouvaille sous le bras. L’air heureux des pensées qui l’habitaient et qui, on le devinait, semblaient être à mille lieux de notre monde.
Ce qu’il avait trouvé drôle, c’était que ce livre était, en quelque sorte, en rapport avec sa profession : veilleur de nuit à l’hôtel « À Bientôt » qui affichait comme slogan « On vous attendait ». Il avait commencé le livre intitulé L'Enfer. Histoire d’une pension de famille dans laquelle une des chambres permettait de jeter un œil dans celle d’à côté. Vous avouerez qu’il n’est guère possible de résister. Notre voyeur s’emploie donc à ouvrir les yeux sur les pensionnaires de la chambre voisine, y prenant un plaisir tout relatif suivant les observés.
En tant que veilleur, il avait accès à toutes les chambres, trois étages de dix plus une au troisième. Tiens, d’ailleurs, c’était la première fois qu’il se posait la question de la 311. Comment cela était-il possible ? La nuit était bien avancée et la lecture l’avait un peu assoupi derrière son comptoir à peine éclairé. D’un seul coup, l’homme croisé avait changé la donne en lui offrant une question pour l’instant sans réponse. 311.
Ce chiffre se répétait dans sa tête. Il ne savait même pas si, ce soir, elle était occupée mais, déjà, il imaginait des tas de scénarios possibles. Ça allait d’une modification du plan du troisième par le commanditaire pour, au dernier moment, gagner une chambre et ainsi, plus tard, augmenter ses profits, au passage secret permettant de changer d’univers sans trop savoir lequel. Il avait matière à écarter ses idées de la plus logique à la plus farfelue.
C’est à cela qu’il employa la fin de sa nuit, avant de partir retrouver son lit qui se trouvait à quelques minutes de son lieu de travail. En chemin, il laissa son esprit vagabonder dans d’autres directions car il n’était plus vraiment en état de se concentrer. La fatigue le guidait de façon automatique, d’abord à la boulangerie du coin et ensuite à l’entrée de son appartement où personne ne l’attendait. L’été dernier, il avait visité Le Havre et avait adoré le parcours des bancs littéraires. Pourquoi, se disait-il, ne pas proposer une balade de BAL en BAL. Était-il le seul à y avoir pensé ? Enfin au lit, il s’endormit paisiblement.
Lento Il se réveilla, comme d’habitude, en début d’après-midi. Tout allait bien. Sa nuit avait été bonne et il lui restait quelques heures pour vagabonder avant de retourner travailler. Rien de particulier au programme : ce qu’il adorait le plus. Rien faire ! C’était un rêveur. Il n’y pouvait rien, il était né comme ça. Il avait bien tenté des études supérieures mais, hors du cadre familial et des horaires réguliers, il avait vite abandonné. Ce n’était pas forcément de la mauvaise volonté mais un cours sur deux, il n’était pas à l’heure ou pas au bon endroit. L’immensité de la fac n’avait réussi qu’à le perdre dans ses méandres et il croisait toujours sur son parcours une personne, une affiche, un détail susceptible de l’écarter de sa destination. Il ne s’en voulait même pas. Il appréciait ses rêveries propices au bonheur de se sentir vivant et libre.
Il attendait patiemment de rencontrer sa rêveuse. C’est ainsi qu’il imaginait sa future associée au bien-être. Une femme comme lui qui porterait les habits de la légèreté et le chapeau de l’insouciance. Jamais il ne doutait qu’elle existait et qu’il la rencontrerait. Il avait dû pactiser avec sa destinée (comme d’autres avec le diable) pour avoir cette certitude. Pourtant, ce n’est pas en restant chez lui que le futur allait lui tomber dessus. Ça aussi, il le savait. C’est pour cela qu’après un déjeuner rapidement avalé, il prit le chemin du Parc aux 3 Croix qui en cette saison resplendissait.
Arrivé devant l’entrée, il marqua un temps d’arrêt qui aurait semblé interminable à beaucoup d’entre nous. Lui, ne s’en rendit même pas compte. C’était à cause du 3 ! Comme si son sommeil avait tout effacé, soudain lui revint le questionnement de la nuit : la fameuse 311. Immobile, debout, envoûté, il réalisa ce qui lui avait échappé la veille : il n’avait jamais proposé la 311. Aucun client qui s’était adressé à lui pour une chambre, n’avait dormi dans la 311. Difficile de continuer son chemin après une telle découverte (surtout depuis qu’il savait cette chambre surnuméraire sans en connaitre l’explication).
Il n’arrivait pas à comprendre. Y avait-il d’autres chambres qu’il n’avait pas proposées ? C’est le temps passé à essayer d’élucider cette question qui le laissa planter aussi longtemps sans bouger devant le parc. À cause d’un 3, d’une 311 et trop d’inconnues, il n’avançait plus. Il en venait à désirer retrouver, bien plus tôt que prévu, son poste. Il hésita. Il était quand même un peu tôt pour y retourner. Ce n’était pas l’envie qui lui manquait pourtant.
Larghetto Son ombre entra avant lui dans le parc et il la suivit, plus par obligation que par réel désir. Avançant tous les deux, pieds à pieds, ils avaient l’air de savoir parfaitement où ils se dirigeaient. Un œil expert n’aurait pas pu déceler la moindre hésitation et le contresens qu’ils s’imposaient.
Rien n’était différent dans les allées, les contours en étaient inchangés depuis des années, les 3 croix étaient depuis longtemps introuvables, les bancs scellés pour une éternité. Que pourrait-il trouver de nouveau et d’intéressant capable d’alimenter ses rêves ? Ce n’est même pas une question qu’il se posait. Il n’avait pas besoin de raison pour exister. Il avait toujours cette impression d’être à l’endroit où il fallait qu’il soit. Peu de personnes avaient cette capacité. De ce fait, il n’avait jamais cherché à être là où il ne fallait pas. Avec cette étrange simplicité des choses bien faites, tout semblait presque parfait. S’il n’y avait des 311 pour modifier le calme des pensées et la complicité des ombres !
Il avait son banc favori, celui où il ne se passait rien et où, ainsi, les rêves étaient tranquilles. Ils pouvaient prendre leur aise et vivre leur meilleure vie. On pourrait se dire que parfois, il suffit d’un petit grain de sable dans les rouages fort bien huilés pour qu’alors la plage arrive à nous. C’est tellement classique ! On commence avec un grain et on ne tarde pas à avoir les pieds dans l’eau. Qui n’a jamais marché au bord de l’eau, subjugué par le bruit des vagues, un sourire détendu, au rythme irrégulier de la montée des eaux ? De là à imaginer un océan et ses déferlantes, il n’y a qu’un pas de plus où l’ombre n’est plus, bien évidemment. Impossible, tout simplement impossible de plonger ses rêves dans une telle tempête.
Son banc était là, comme il s’y attendait. Par contre, le carnet à spirales en solitaire posé dessus faisait figure d’intrus. Décidément, en quelques heures, la vie avait décidé de l’alimenter avec son lot d’imprévus. Une mise en avant des possibles. Vous auriez fait quoi ? Comme lui. Il s’assit, pour une fois, du bout des fesses, à cause de la différence, de l’infime différence. Cet objet, petit rectangle, voyageur usé avec ses spirales retenant ses pages d’un envol certain, retenant sur ses pages des mots qu’il avait très envie de découvrir. L’attractivité…une sensation qui vous tient comme les bras d’un rêve incarné. Vous sentez sa présence au milieu de l’avancée du monde. L’une dans l'autre, vous subissez, vous laissez faire. Pouvait-il, en tendant la main, atteindre le carnet ? S’était-il assis à la bonne distance ? Dans la vie, cette dernière est primordiale. Chacun peut en faire l’expérience.
Il commença par regarder ailleurs. Il n’espérait pas du tout voir apparaître la propriétaire. Son choix s’était fait instantanément à la vue du carnet. Ça ne pouvait être qu’une propriétaire. Pour lui, les spirales sont féminines. Il n’y avait que William pour en posséder un. Il se mit à fredonner l’air en adaptant les paroles à la situation : « Mais j’ai trouvé, dans ce carnet à spirales, tout mon bonheur en lettres capitales, à l’encre bleue aux vertus sympathiques… ». Il devait vérifier le bleu de l’encre. Lui, aimait écrire en bleu surtout pas en noir. Il y verrait un signe et un plaisir redoublé à la lecture. Alors son bras se tendit…trop loin…ses fesses se décalèrent discrètement dans la bonne direction et ses doigts finirent par se poser sur la couverture. La main avait suivi comme si elle cherchait à tâtons dans le noir.
Il resta un moment ainsi. Attendant d’être pris en flagrant délit. Il ne se passa rien. Après une inspiration un peu plus dense, il referma ses doigts sur les spirales et rapprocha de lui ce carnet qu’il était bien décidé à ouvrir à n’importe quelle page comme on le fait d’un roman à la librairie ou à la bibliothèque pour savoir s’il est digne de nous. C’était un carnet de phrases sans références, écrites sûrement par la propriétaire. « Quelle est la probabilité de se retrouver pour s’aimer dans deux lieux différents à deux ans d’intervalle dans le même numéro de chambre ? » fût la première qu’il lut. Les maths n’étaient pas son fort. Il comprenait à peine l’énoncé du problème.
Par contre, ça parlait d’hôtel ! Il était dans son élément mais vraiment ce n’était pas une phrase à haute valeur émotionnelle pour lui. Parce que, lui, il en avait des questions et pas plus tard qu’aujourd’hui, elles se multipliaient ! Il pouvait en inventer lui aussi des probabilités : « Quelle était la probabilité d’une chambre 311 dans un hôtel à 3 étages identiques comportant à priori 10 chambres par étage ? » Celle-là, elle nécessiterait de nombreux calculs, il en était sûr ! « Quelle était la probabilité qu’une chambre ne soit jamais occupée ? » D’un coup, le carnet avait perdu son sommet d’intérêt. Dommage, la tempête n’était finalement qu’une petite brise sans grand bouleversement.
Il relut et tenta de comprendre. Visiblement, deux personnes s’étaient rencontrées à deux ans d’intervalle dans deux endroits différents et avaient dormi dans une chambre qui portait le même numéro. Il supposait, au vu de la question de la probabilité, que ce n’était pas intentionnel. Que le numéro de la chambre n’avait pas été réservé à l’avance et que tout cela était dû à un hasard étrange. Ça portait un nom, d’ailleurs. Il s’appliqua à le chercher.
Adagio Il avait pris l’habitude de venir manger à vingt heures au restaurant de l’hôtel. Ainsi, il avait au moins un repas équilibré les jours travaillés. Il pouvait croiser ses collègues et découvrir (normalement) l’ambiance de sa future nuit.
- Bonjour Aurélien, comment allez-vous ?
C’était le patron, croisé devant l'ascenseur à son arrivée.
- Bien Monsieur, merci, et vous ?
Il n’attendit pas la réponse et posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis son réveil.
- Puis-je vous demander pourquoi il y a une chambre en plus au troisième étage ?
Il ne s'attendait pas à être aussi direct ! Ce n’était pas son genre. Généralement, il cherchait seul les solutions et son imaginaire faisait le reste. Aucune, jusqu’à maintenant, n'avait pas eu sa réponse satisfaisante. Quand je vous dis qu’un monde parfait s’était associé à Aurélien !
Bizarrement, son patron ne s’étonna même pas. Il répondit aussitôt.
- Lors de la construction de l’hôtel, un quatrième étage était prévu et l'architecte avait dessiné un duplex entre les deux étages. Une espèce de suite moderne pour créer un style sur la façade. C’était censé attirer l’attention du voyageur. Ces architectes ! En fin de compte, avec le retard pris, les financements ont commencé à manquer et le problème a été vite réglé. Pas de quatrième, mais trop tard pour la 311. On a composé avec sans vraiment la louer.
- Oui, c’est ce que j’avais remarqué.
- La dernière fois remonte au 29 septembre 2009. Je m’en rappelle bien, c’était à l’occasion du rassemblement d’une grande entreprise. Ils avaient pris tout l’hôtel d’un coup ! Une sacrée aubaine. Cela me fait penser que personne n’y est retourné depuis. Si cela vous tente, allez jeter un œil quand vous aurez le temps et vous me direz si tout est en ordre. Bonne nuit Aurélien.
- Bonne nuit à vous Monsieur.
Aux questions, des réponses simples. Parfait, comme il aimait à se dire.
Il entra dans les cuisines où un petit espace était destiné au personnel. Il s’assit et ne tarda pas à être servi par son ami, serveur au restaurant. Ils échangèrent des banalités sur quelques clients et Aurélien se dirigea vers les vestiaires pour mettre son “costume de nuit” comme d'autres enfilent leur chemise de nuit.
Il franchit les quelques pas qui allaient le voir assis pendant les prochaines heures devant son comptoir, son journal de bord ouvert en grand, attendant des mots qui peut-être ne viendraient jamais et qui, s’ils venaient ne seraient sans doute pas de la plus grande importance. Impossible d’en écrire un roman, même avec toute la bonne volonté du monde et son imagination débordante. Des fois, ils se voyaient écrire dans ce grand livre autre chose que d’insignifiants détails nocturnes.
Andantino À deux heures quarante-cinq, le téléphone sonna doucement.
Une voix agacée dit : « Excusez-moi, mais la lumière du couloir clignote comme dans un film d’horreur. Vous pourriez faire quelque chose ? »
Andante Il soupira. Jeta un œil à l’écran de contrôle, puis leva les yeux vers le plafond bas de la réception pour vérifier qu’il n’avait pas le même problème. Il se leva, saisit une ampoule de rechange et la glissa dans la poche intérieure de sa veste. La routine voulait qu’il attende, qu’il s’assure que le clignotement ne cesse de lui-même, avant de quitter son poste. Mais cette nuit-là le voyait curieux de monter au troisième. Il passa devant l’ascenseur sans appuyer sur le bouton, continua vers l’escalier, gravit lentement les marches, familières, usées sur les bords. Le troisième étage lui parut plus long que d’ordinaire. Peut-être à cause du silence, ou de ce clignotement plus pressant maintenant, semblable à un signal venu d’un autre monde. Il s’y engagea, précédé par son ombre dansante, projetée par la lumière capricieuse du plafonnier. Arrivé devant la 311, il s’arrêta. Il resta immobile, l’ampoule à la main. Le couloir était désert, inoffensif. Et pourtant. Cette porte. Il n’avait pas pris la clé. Il tendit la main, effleura la poignée. Elle était tiède. Comme si quelqu’un venait tout juste de la quitter. Un bruit infime, étouffé. Il colla son oreille contre. Rien. Honnêtement, il préférait. Encore une étape délicate à réaliser : éteindre le couloir et à la lumière de l’issue de secours, changer l'ampoule (ce pour quoi il était monté).
Andantino Opération réussie, tableau de bord rempli, il pouvait enfin retourner à sa lecture. Il leva alors les yeux vers le panneau suspendu au-dessus de l’entrée : « On vous attendait ». Il se demanda si cette chambre aussi l’attendait. Mais pourquoi ? Et depuis combien de temps ? Et même jusqu’à quand ? Il avait la validation, il ne lui manquait plus que l’envie de briser le mystère. Dans la vie, il y a deux écoles. Celle du tout, tout de suite et celle du un peu, au fil du temps. En somme, cette très vieille histoire du lièvre et de la tortue. L’arrivée est sûrement la même mais vous noterez que le deuxième chemin peut offrir son lot de petites surprises à savourer à l’ombre de la nonchalance comme une pastille Vichy fondant tranquillement au bout de la langue. Vous l’aurez compris, Aurélien préférait de loin prendre son temps et laisser son esprit libre de créer des mondes en rapport avec l’avancée de ses recherches. Il jouait sa carte tortue car, quand on ne sait rien, tout est possible et ces possibles lui donnaient une raison de plus de se sentir vivant, libre et heureux. Il finirait par se rendre dans la 311 mais quand il l’aurait décidé et non pas sur une quelconque impulsion à la mode frisant le voyeurisme et l’urgence qui ne feraient qu’anéantir ses rêves et les sensations qu’ils lui procuraient.
Adagio Quand il rentra chez lui ce matin-là, il ne ressentit ni fatigue ni soulagement. Il posa sa veste sur le dossier d’une chaise, laissa ses clés tomber dans la coupe en céramique posée près de la porte, et jeta un regard circulaire sur sa bibliothèque. On lui avait souvent demandé - on lui demanderait encore - quels livres l’avaient marqué à vie. Les livres qui l’avaient transformé. Il répondait toujours avec un calme presque amusé, et depuis qu’il avait lu La Bibliothèque de Babel, il le faisait avec une sorte de fierté tranquille : « Je suis surtout fier de tous les livres que je n’ai pas lus. » C’était son paradoxe préféré, et il l’énonçait comme une vérité profonde : il y a, quelque part dans le chaos des pages encore fermées, un fil continu, invisible, qui relie tous les récits. Une trame secrète que seuls les lecteurs errants, ceux qui lisent en désordre, à reculons, à travers les marges, les notes de bas de page et les oublis, peuvent espérer effleurer. Il aimait à dire : « Je lirai certains d’entre eux au hasard des jours et des boîtes à livres, sans jamais les finir. Car j’ai la conviction qu’aucune histoire ne peut vraiment avoir de fin. La suite d’un récit interrompu dans un livre se trouve dans un autre, ouvert au hasard d’un moment. »
Larghetto Il se dirigea vers sa bibliothèque. Il y choisit un livre sans regarder le titre. Juste la tranche, bleu sombre, usée aux bords. Il le tira, l’ouvrit, et la page 108 s’imposa à lui comme un rendez-vous prévu depuis longtemps. Il y avait là, comme dans presque tous ses livres, un marque-page oublié, vestige d’une lecture commencée puis suspendue, jamais vraiment abandonnée. Il lut la première phrase, posée là comme un écho venu d’ailleurs :
« Apparemment, cette rencontre d’une nuit a rendu ces deux êtres heureux. »
Lento Il s’arrêta. L’espace d’un instant, tout sembla basculer dans une correspondance muette. Une rencontre. Une nuit. Deux êtres. Heureux. Lui avait deux nuits dans son problème mais pour le reste tout lui plaisait. Il n’avait pas encore trouvé la fameuse probabilité mais il avançait en parallèle (encore des mathématiques). C’était trop juste pour être fortuit, trop fragile pour être solide. Mais c’était là. Quelques pages en amont, il relut deux fois : « Ils se retrouvaient dans une chambre sans mémoire, absente des registres. C’était leur façon d’exister sans passé. Pas de noms, juste deux initiales, comme un secret murmuré à demi-voix. » Il retrouva le mot cherché la veille : synchronicité. Il pensait que la suite se trouvait peut-être dans ces pages-là. Peut-être ailleurs. Dans un autre livre, sur une autre étagère. Peut-être demain, dans la boîte à livres du square, qui sait dans la 311. Il reposa le livre, sans remettre le marque-page. La suite se ferait autrement. Le récit n’était pas là pour être suivi, mais pour être traversé.
Rallentando Il ne dormait pas. Allongé dans l’obscurité, les bras croisés derrière la tête, il fixait le plafond comme s’il espérait y voir s’inscrire la suite de l’histoire. Mais rien ne venait, sinon le clignotement résiduel du couloir du troisième imprimé dans sa rétine et dans sa mémoire. Il avait refermé le livre sur cette phrase : « Pas de noms, juste deux initiales, comme un secret murmuré à demi-voix. » Et depuis, cette phrase continuait à se répéter en boucle, comme un écho mental que rien ne pouvait faire taire. Il les imagina « dans la 311 ». Une chambre sans passé ni lendemain, mais ouverte au présent absolu d’une rencontre. Ils ne savaient pas quoi faire. Il n’y avait pas de mode d’emploi pour cette nuit. Elle posa sa main près de la sienne sur le drap blanc. Lui ne bougea pas. Leurs doigts ne se touchèrent pas encore, mais déjà, ils vibraient d’une attente douce. Le silence entre eux n’était pas vide. Il était suspendu, plein d’une parole qui hésite. Quand enfin ils parlèrent, ce fut à voix basse, comme s’ils ne voulaient pas déranger les murs. Ils se racontèrent sans se dire. Par des souvenirs flous, des images volées à l’enfance, des rêves qui les faisaient rire ou trembler. Le temps ne pesait pas. Il s’effaçait. La chambre, peu à peu, devenait le monde entier. Un monde réduit à un lit, à deux corps proches, à une lumière tamisée, à des phrases qui cherchent leur propre raison d’être. Ils savaient que cela ne durerait pas. Mais ce savoir ne leur faisait plus peur. Au contraire, il donnait à chaque minute la densité de l’éternité. Ils auraient pu s’embrasser. Mais ils préférèrent parler. Parler comme on respire, comme on veille un feu fragile. Ils finirent par s’endormir, l’un contre l’autre, sans même s’en rendre compte. La chambre 311 les avait effacés du reste du monde. Dans certains récits, ce n’est pas la réponse qui compte, mais la persistance de la question.
Adagio Il était maintenant dans la 311, c’était la fin de son service. Muni des clefs, il s’était d’abord changé pour être lui-même dans ce lieu qui lui avait déjà offert tant de rêves. Une légère trace du temps qui passe s’était déposée sur les meubles. Respirer soulevait la poussière des souvenirs. Elle seule savait ce qu’il s’était passé quelques années plus tôt et il aurait tellement aimé apprendre à lire entre ses grains comme on apprend le morse ou le braille du bout des doigts. Tout semblait figé comme le tableau légèrement incliné, figé à la dernière visite de l’année 2009. Ce qui entraina ses doigts à vouloir le replacer ? Son esprit peu rigoureux à remettre de l’ordre ? Peu importe, à ses pieds, deux papiers qu’ils regardaient comme si le monde avait décidé de s’étaler devant lui, juste pour lui, rien que pour lui. La chute n’avait pas brisé le silence. Sa densité n’avait d’égal que son intensité et sa réalité était devenue fiction. Il se baissa lentement prêt à changer d’espace au moindre de ses gestes.
Le petit papier, triangulaire, portait deux initiales W d’un côté et M de l’autre.
Sur le plus grand, plié en quatre, écrit en bleu à la plume :
Allegretto « En l’an Neuf je t’ai invité à ma table
Les mots nous tenaient compagnie
Avec toi, j’ai convié le soleil,
Les vignes, la pluie
Et une poignée de souvenirs
Ensemble nous nous sommes assis,
Décorant nos lettres de masques exotiques
Nous moquant de l’alphabet
Voyageant entre les plats et les sous verre
Chuchotement fût notre dialogue
Résumé du chemin entre ton M et mon W
Les distances nous regardaient et nous enviaient
Nous nous sommes parlés, disputés de la couleur des nuages
De la mémoire des papillons
Nous nous sommes réconciliés
Sous le ciel de la poésie
Et des rythmes inédits
Un moment j’ai cru
Agonisante ma poésie
Mais comment pourrait-elle mourir
Alors que tu es sa source et son Arcadie. » W
Lento Pris de vertige, il s’allongea sur la poussière du lit, les deux papiers contre sa poitrine, les mains délicatement posées dessus. Il s’endormit.
Allegro Accelerando Réveillé en sursaut, sans explication, il sortit précipitamment de la 311 sans même refermer la porte. N’eut pas le temps d’attendre l’ascenseur. Dévala les marches des trois étages. Se jeta sur la bibliothèque qui trônait à côté de son comptoir à l’entrée de l’hôtel « À Bientôt ». Ouvrit grand les deux portes vitrées et chercha Jeanne d’Arcadie le livre de Jack Minier. Fébrilement, avec un espoir immense et une peur encore plus grande, il ouvrit le livre page 29 et, avec tellement de joie, trouva, comme il s’y attendait, d’après ces calculs, une feuille manuscrite des deux côtés.
Più mosso SOUFFLER
Au nom de la face cachée de la lune, des volcans maladroits, des icebergs du vivant, des tempêtes du je, des pluies sincères, des déluges inconsistants, des continents convoités par les baleines, des désirs balayés par le sable, des étoiles en perdition, des livres de l’inépuisable, des poèmes qui arpentent les rues, des plumes trempées dans l’encre de la déambulation, des légendes à contre-jour, des Atlantides élogieuses, des femmes de Dublin, des guerres métissées, des ombres lapidaires, des journaux de jalousie, des cafés de fin de siècle, des rues de l’au-delà des rumeurs, des villes détruites par l’amour, des chemins sans accords, des voyages jusqu’au bord du lit, des erreurs nécessaires, des trahisons des rimes insistantes, des retrouvailles du maintenant, des rêves de l'amant attentionné, des nuits plus brillantes que la nature, des mains oniriques se propageant par ondes brèves, des vins de la double épreuve, des mots que les dieux n’inventent pas, des couleurs de la loyauté et de la blessure, des dunes susceptibles de tromper l’impensable, des déserts qui traquent les idées, des mers des jours d’ennui…
Je souffle mes cendres au bord de la page…
Rallentando AMI
Qui trouvera ces mots, ils te sont destinés...
Destinés à tes rêves, rencontre avec notre histoire
M et W, W et M, W (M à l'envers) et M (W à l'envers), MW, WM (collés)
Miroir l'un dans l'autre - Miroir l'un pour l'autre
Je suis le M, Souffler est le W
W est ces mots, ces mots de son passé, ces mots pour espérer, ces mots pour me toucher
M en est la voix, la voix pour nous rapprocher, la voix pour nous sublimer, La voix pour nous aimer
W ne vit pas dans mon présent, je n'ai pas accès à son instant. Pourtant. Nous ne nous quittons jamais. La Vie nous propose d'accomplir des rêves : celui d'écrire à quatre mains un peu chaque jour, celui de nous regarder sans pouvoir nous toucher, celui de nous aimer quelques heures les 29.
Il écrit pour moi l'infini, je lis pour lui l'éternel. Nous cachons nos prénoms au hasard des voyages : nous sommes p 29...C'est la première fois que nous cachons Souffler, ce texte de toutes nos envies. W a eu l'idée. Je suis la main miroir de son souhait.
Ami, tu l'as bien compris : nous sommes l'AMOUR partout éternel ...
M et W - M pour W - W par M
Animato Aujourd’hui, la 311 a fait de lui un autre homme.
22 rue du 8 mai 1945
Il faut imaginer Jeannot, toujours en bleu de travail, même à la retraite, face à Suzy, de l’autre côté du comptoir.
La Vieille, il l’appelait.
Mais, il fut certainement un temps, où Suzy était chuchotée en huis clos, entre les draps neufs du trousseau fraichement lavé…
C’est sûr que, pour moi, ils l’étaient, vieux ! Tous les deux d’ailleurs. Pas un pour rattraper l’autre ! D’une « vieillerie » sans âge. Mais que sait-on de la vieillesse au pays de l’enfance ?
Le Jeannot et la Vieille, c’était ma campagne.
Un lointain lien de parenté entre ma grand-mère et le Jeannot, ma mère et le Jeannot. Moi aussi sûrement ? Alors, au moment du baptême de la sixième - c’est moi -, mes parents ayant épuisés tous les proches, on a soudain pensé à se rapprocher des cousins éloignés. Les cousins, quand on y pense, ça a un petit goût de vacances, d’enfance retrouvée, d’insouciance. Mes parents m’ont donc choisi comme marraine : la fille du Jeannot et de la Vieille. La suite sembla logique. Née en ville, je prenais l’air de la Bourgogne comme destination de vacances. J’allais vivre avec le Jeannot, la Vieille et ma marraine, chaque fois que cela se présentait. On ne se posait plus la question. On ne me demandait pas mon avis. Me l’aurait-on demandé que j’aurais crié : « Ouiiiiiiii ! » en sautant de joie malgré la perte de l’ambiance familiale : sept enfants, deux parents et une grand-mère, ça bouge un peu plus que deux vieux et leur fille ! Mise au train avec valise et recommandations, je restais concentrée sur les stations scrutant avec impatience l’arrivée, où j’étais attendue régulièrement.
Chez le Jeannot et la Vieille le calme s’invitait d’un coup. J’ai, très vite, repéré les différences. Il fallait « se tenir », connaître ses fondamentaux, apprendre les protocoles et les appliquer à la lettre, respecter les règles, les choses, et les personnes bien davantage. Tout incombait au plus jeune : dire « bonjour » en premier, laisser passer, fermer les portes sans les faire claquer, éteindre les lumières quand le dernier quittait la pièce, se taire et puis, écouter. Ce que les adultes s’autorisaient : une remarque sur untel, une moquerie, un juron, tout cela était totalement interdit à l’enfant que j’étais. Je faisais ce que l’on me disait de faire, bien sûr, et cela tombait bien parce que j’ai toujours aimé faire, moi ! À cette époque, je ne le savais pas. Ce n’est que longtemps après, mais encore étrangère au pays de la vieillesse, que j’ai su : le bonheur n’était ni dans l’être et encore moins dans l’avoir, mais bien dans le faire. Intuition d'une gamine...
Il faut imaginer la première fois où je suis allée leur rendre visite. Le Jeannot partait en retraite, la Vieille suivait, ma marraine avait obtenu un poste d’institutrice à l’école des filles du village. La petite famille s’installait dans la maison d’héritage. Elle était en travaux. Pas de toilettes à la maison, enfin, dans la maison. Au fond du jardin, une porte, trois planches, un toit faisaient office de WC. Un arrosoir, que je ne pouvais pas soulever, attendait à côté. Je venais de la ville, tout était étrange. C’est dans ce monde inconnu que j’ai écouté, pour la première fois, sur un tourne-disque flambant neuf, Le Petit Prince, auquel, j’avoue, j’ai compris peu de choses. Ignorance de la jeunesse.
Quand je suis revenue, environ deux mois plus tard, une excroissance avait été ajoutée au mur de la nouvelle extension (cuisine et salle de bain). C’étaient les toilettes. Juste la place du siège. Le Jeannot avec sa carrure et ses genoux qui pliaient mal, n’a jamais pu fermer la porte ! Mais à tout problème, sa solution. La Vieille a cousu et installé immédiatement un magnifique rideau à l’entrée du couloir pour signaler l’occupation du lieu par le chef de famille. Pour nous, les filles, c’était étroit mais en écartant les cuisses, ça passait ! On n’avait pas à se plaindre. De plus, qui aurait voulu rester plus que de nécessaire dans un endroit aussi exigu et non chauffé ?
Dans la nouvelle salle de bain, où le kitch s'était soudain invité, on avait plus investi : lavabo, bidet et baignoire mauves bien assortis. Le lavabo, c’était le quotidien. Une toilette journalière matin et soir à tour de rôle. J’ai souvent assisté à la toilette de la Vieille, jamais des deux autres. L’eau à économiser, un seul remplissage du lavabo d’un liquide tiède venu du mélange savant des deux robinets (un pour le chaud – un pour le froid), servait dans l’ordre chronologique au visage, aux seins et aux aisselles. S’ajoutait ensuite la crème Nivea dans la boite en métal bleue et l’Eau de Cologne ancestrale « Bien-Être » verveine romarin. Le bidet, quant à lui, recevait les pieds en s’asseyant sur le rebord de la baignoire. Autant l’installation du WC avait été un échec, autant l’agencement dans la salle de bain était une réussite vantée par tous. La baignoire, à raison d’un bain hebdomadaire par personne, n’a jamais été changée, même par manque de praticité à des âges avancés.
C’était le samedi, pour enfiler les habits propres du dimanche religieux où, pourtant, on n’allait pas à la messe, sauf moi. Je n’étais pas encore politiquement orientée et mes parents étaient pratiquants. Les deux mondes se respectaient même s’ils n’étaient pas du tout, vous l’aurez compris, du même bord. C’était mon Don Camillo, à la sauce Bourguignonne. Ma présence au culte, c’était sûrement pour confirmer mon baptême et les raisons de mes venues. Néanmoins, parfois, il fallait bien s’y rendre. Les gens mouraient sans prévenir et on les fêtait. Les banquets, anniversaire des morts, rassemblaient les familles et les proches. Des journées aussi festives que les baptêmes, les mariages ou les communions auxquelles le Jeannot, la Vieille, ma marraine et moi-même nous rendions habillés sur notre trente-et-un, dernières créations de la Vieille.
Il faut imaginer le Jeannot, il avait résisté pendant la deuxième. Le maquis. Il en voulait beaucoup aux STO, un peu moins aux « boches » mais pas du tout aux communistes russes. Il avait lu le Petit livre rouge. Les syndicats, c’était sa vie d’après, ses luttes pour l’égalité, pour des valeurs ouvrières.
Sa carrière, c’était le bleu des cheminots tâché par le charbon. L’ensemble pantalon, veste, casquette (réalisé dans la même toile bleue), une fois enfilé, ne vous quittait plus. Une deuxième peau immuable dans le vrai sens du terme : impossible mue.
Les dernières lignes de chemin de fer en vie dans les campagnes reculées ont, peu à peu, toutes disparu. Alors, il a fallu se réorienter, passer à la « fée ». Prendre un peu de grade dans les installations « modernes » d’après-guerre.
Et c’est à l’EDF que le bleu est devenu propre ou disons moins sale. De quoi trouver la Vieille dans une ferme, la fille des métayers. Une belle ferme, perchée sur les hauteurs du Morvan, remplie de charolais et de garçons aux bottes crottées qui racontaient fort, toujours le sourire aux lèvres, les aventures de la journée et du quartier, à l’heure où nous venions, nous, goûter : jambon cru, omelette et fromage de chèvre frais recouvert d’une crème jaune bien épaisse.
Il faut imaginer la Vieille, c’était la couture, elle, son domaine de prédilection. Une couturière de village qui avait habillé tous les habitants des alentours. Le Jeannot, devant le journal télévisé, ne manquait jamais de l’appeler lors des quelques minutes octroyées aux défilés parisiens de haute-couture qui annonçaient les prochaines saisons. Et elle, alors, de lâcher sa vaisselle, les deux mains dans un torchon, de regarder de la porte, devant le comptoir, les nouveautés qui lui donneraient des idées pour ses futurs créations. Après les aperçus d'entre deux portes, l’imagination faisait le reste, le jour, la nuit, en descendant l’escalier, ou en le remontant, en rangeant des affaires, enfin quand elle n’était pas vraiment occupée à quelque chose de bien précis. Ça arrivait comme ça. Comme une apparition. Et quand la ville arrive à la campagne, on ne peut savoir ce qu’il en restera, le trajet est long et tortueux. Ses réalisations étaient d’un autre temps. Je repartais en ville habillée en tailleur ou jupe plissée dans des tissus improbables.
Imaginez encore la Vieille, elle cuisinait aussi, des heures, sans relâche. Le sujet était de tous les instants et l'incipit sonnait comme un leitmotiv : « Qu’est-ce qu’on va manger à midi ? » décliné en soir, demain, dimanche, etc. Et on mangeait ! À en faire rougir les tables royales ! Des repas composés, travaillés, équilibrés : une entrée, un plat principal, du fromage de chèvre, un fruit et un dessert. Les jours de fêtes ou de réception venaient s’ajouter des poissons chats frits pêchés par le voisin braconnier poseur de nasses au cas où des anguilles s’y perdraient. Le sucre trempé dans l’arquebuse maison, c’était quand je peinais à digérer…je ne l’ai jamais réclamé car il me brûlait les papilles plus qu’il ne me soulageait !
Salade verte vinaigrette à l’ail, ça commençait toujours ainsi. S’ajoutait un petit plus sous forme d’une terrine, d’une brioche aux grattons ou d’une tarte salée, le tout « maison » bien entendu.
Le plat principal mijotait des heures sur la seule plaque électrique, après avoir été saisi au gaz. Les lapins chasseur, les canards rôtis, les coqs au vin avaient fini de batifoler au fond du jardin. Ils s’étaient reposés quelques temps dans l’un des deux congélateurs-coffres pleins à ras bord, pour finir sous la dent du Jeannot qui, après de longues minutes ne laissait que des os rutilants au bord de son assiette. Les tendons et cartilages mouraient sous sa mâchoire vorace. N’ayant pas assez d’expérience dans cet art, mes os finissaient, eux aussi, par tenir compagnie aux siens après une polémique assez rude entre lui et la Vieille pour savoir s’ils pouvaient vivre le même scénario que les siens. Je n’avais pas de parti pris. Je n’étais pas choquée. Plutôt impressionnée par ce dépeçage minutieux qui l’occupait consciencieusement os après os.
Le fromage était de chèvre : frais à la crème salé et poivré, mi-sec, sec et immangeable pour moi, quand il avait passé le stade du très sec. Il finissait, car de toute évidence je n’étais pas la seule à ne pas pouvoir l’ingurgiter, râpé et fondu pour ne pas être gaspillé. Mais, honnêtement, rien ne pouvait le ramener à un goût digne de figurer au rang de « bon ». Hélas ! C’était ma hantise dans la prévision quotidienne…surtout que, allez savoir pourquoi, j’étais régulièrement condamnée pour un acte qui n’avait aucune incidence chez moi, en ville, mais qui me valait la peine capitale dans cette campagne : manger du fromage sans pain. Sacrilège qui diminuait ma côte et dont je n’arrivais pas à comprendre la raison. Est-ce que je prenais un malin plaisir à déclencher les foudres du Jeannot ? Il semble me rappeler que oui. Môme parfois en rébellion…
Le fruit s’adaptait à la saison et à ce que le jardin voulait bien nous offrir. La liste était variée et longue. Des classiques pommes qui finissaient toujours par être véreuses et flétries, s’ajoutaient des poires, des cerises, des framboises que je ramassais en chantant, des fraises dont l’overdose nous guettait tous en fin de saison, des pêches, des prunes ainsi que toutes les baies qui servaient aux confitures paraffinées et aux glaces dans les supports Tupperware.
Le dessert occupait une bonne partie des après-midi car sa préparation avait son heure. Généralement, la veille pour le lendemain.
Il faut imaginer, après le repas, le Jeannot installé sur le canapé, au salon, pour les informations. Seul instant où il n’était plus coupé du monde. La petite fenêtre s’ouvrait alors devant ses yeux pour lui rappeler sa chance et le conforter dans son communisme primaire. Nous serions obligatoirement mises au courant du pire ou des défilés de modes. Les femmes, dont je faisais partie avec fierté et enthousiasme, s’occupaient de la vaisselle. Instant béni où, d’un seul coup, l’atmosphère se détendait comme si nous avions désamorcé une bombe constamment posée dans cette cuisine à l’heure des repas. Avant d’attaquer, je montais sur les genoux de la Vieille pour respirer la Nivea et l’Eau de Cologne. Me blottir dans ses bras de femme forte, voler du temps au temps, exister rien que pour moi. Elle m’appelait Petite, comme sa fille, ma marraine. Après tout, nous n’avions que vingt ans d’écart, elle et moi.
Et puis c’était reparti. J’essuyais, la Vieille lavait, ma marraine rangeait. Répétitions et précisions des gestes. Assurance du travail bien fait. Je ne vous l’ai pas encore dit mais, « en ce temps-là », les enfants ne faisaient pas, ils regardaient. Tout ce que j’ai appris, en vérité, je ne l’ai jamais fait. La seule chose qu’on me permettait, c’était de ranger la boîte à couture. C’était devenu mon rôle à chaque passage. À l’âge adulte, après avoir quitté le pays de l’enfance mais sans vraiment l’avoir abandonné, je me suis lancée pour tout le reste. Rien ne m’a arrêtée. J’avais tout dans les yeux. Des heures et des heures à regarder et à écouter. C’était une autre forme d’apprentissage.
Les après-midi, le temps travaillait. Après la sieste estivale dans des « fauteuils pliants » appelés Relax, à l’ombre du marronnier de la cour, il fallait y retourner. Les saisons rythmaient les travaux. Des longs après-midi couture de l’hiver, les travaux de jardinage, en été, s’emparaient de notre temps qui n’avait alors plus rien de libre. Les récoltes trop abondantes, restes des manques de la guerre, nécessitaient l’aide des voisins à qui nous savions à l’avance qu’il faudrait rendre la pareille. Adultes et enfants réunis autour de la table ronde des épluchages interminables des haricots rivalisaient aux écossages sans fin des petits pois. Ensuite, les jarres en terre voyaient s’empiler au garde-à-vous les rangées alternées de haricots et de gros sel. Pour les petits pois, c’était plutôt le froid qui nous les conservait après un ébouillantage en bonne et due forme.
Le plat préféré du Jeannot était le « crâpiau », une espèce de crêpe épaisse dégoulinante de graisse qu’il arrivait à manger froid, le lendemain, pour ne pas gaspiller, alors qu’il avait passé la nuit sur une assiette dans son jus, dans le placard. Le « crâpiau », c’était quand la question : « Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir manger ce soir ? » n’avait trouvé aucune réponse digne de ce nom.
Il faut m'imaginer, jardiner avec le Jeannot, à un âge où on ne voit pas les arbres, les rivières, les collines comme des ressources naturelles, mais comme des camarades de classe. Une petite bêche ayant appartenu au Glaude, sûrement l’homme le plus petit de ma famille, m’a tout de suite été attribuée. Et j’ai bêché, bêché, bêché, année après année, le champ des futures pommes de terre. J’ai même eu l’honneur de poser la semence dans les trous que le Jeannot réalisait avec un plantoir à long manche adapté à cette activité. Pomme de terre et son germe dressé vers le ciel qu’il faudrait, dans les prochaines étapes, recouvrir et buter. Chaque geste était répété comme la fierté d’être à l’origine de nos prochains repas. C’était le seul légume dont j’ai eu l’autorisation de m’occuper. Tout le reste, c’était le Jeannot. Mes compétences ne devaient pas être à la hauteur des capacités demandées. Une des raisons possibles était que la terre était plus basse pour les pommes de terre à cause du trou et moi plus proche…
Au fond du jardin, le Jeannot et moi avions construit les châssis en verre pour les semis, les clapiers et les poulaillers. Moellon après moellon. Grillages et portes. Un bel ouvrage. À cette occasion, il avait rempli, pour rigoler et montrer sa fierté d’avoir été accompagné par mes petites mains de citadine, un bulletin de notes plutôt élogieux à mon égard. Je devais le remettre à mes parents pour sûrement, qu'à leur tour, ils évaluent mes progrès de vacances. Ma campagne, c'était mon cahier.
Il adorait les animaux qu’il élevait. Les engraissait plus que de raison, jusqu’à la mort. C’est la Vieille qui en avait la charge : dépecer les lapins, plumer les volatiles après le coup de grâce. Elle devait imposer, en râlant, la tuerie, car il fallait bien les manger et le Jeannot avait un bon coup de fourchette. Les bêtes étaient si grasses qu’il fallait chercher les chairs sous la graisse.
Je ne sais pas comment ils faisaient quand je n’étais pas là. L’appel du Jeannot : c’était ma tâche. Le Jeannot s’était fâché avec le temps et les montres. D’ailleurs, il ne portait rien. Que le marcel blanc sous le bleu. Le seul temps qui comptait à ses yeux, c’était celui du soleil. Jour, on se lèvre, nuit, on se couche. La polémique du changement d’heure n’apportait pas de divergence à ces principes naturels.
Qui donc criait son nom pour le rapatrier, en urgence ou non, à la maison ? Aussi souvent que nous mangions, aussi souvent qu’il avait de la visite. Le livreur de boissons : vins à mettre en bouteille et limonades par casier de neuf. Le ferrailleur qui s’annonçait pourtant tout seul, au début de la rue, par : « Peaux d’lapins ! Peaux d’lapins ! ». Le fromager, réglé comme l’heure de la traite, qui savait toujours, comme par miracle, le nombre de fromages de chèvre frais, mi-secs et secs que nous allions manger dans la semaine. Le menuisier, un ami, qui, passant par la rue du Coffre Bas, entrait par le fond du jardin et arrivait avant le Jeannot, bien en peine sur son vélo. Le balcon n’était pas un minaret mais le lieu de mon appel régulier et insistant, je ne pouvais imaginer qu’il restât sans effet. « Que fait le Jeannot ? » À cette question, comme Sœur Anne, je retournais observer la situation pour répondre inexorablement : « Il arrive ! » Sans aucune hésitation. Impatience des adultes…
Imaginez-nous, le Jeannot et moi, tous les deux aux girolles. Que tous les deux. J’étais la seule habilitée à porter le panier à champignons. Je pense que j’y étais autorisée car je ne revenais jamais avec les explications précises des endroits où j’avais été emmenée ! Pour se rendre dans les lieux propices et cachés, nous prenions la 403 noire. Assise à l’avant, j’étais dans l’incapacité de voir la route. Cela aidait à me perdre. Ma vie, ma drôle de vie, se résumait alors, à cette 403 noire, conduite par un Jeannot sans âge, dans laquelle, assise à l’avant sans discerner où j'allais, j'attrapais inévitablement le mal des transports de ce voyage qui me semblait sans fin. Je fermais alors les yeux pour me remémorer le nom, plus tranquille à mon goût, des rues de mon quartier : Rue des Macchabées, rue des Anges, rue des Fossés de Trion, rue Trouvée, rue des Chevaucheurs…M’imaginant dans mon Fort.
Pour les trajets plus courts, le Jeannot s’était équipé d’un vélo sans pédales. Ses jambes arquées et débiles supportaient son surpoids en bleu de toutes les saisons. Ses pieds posés à plat au sol, après avoir enfourché le bicycle rouillé, imitaient, au ralenti, la marche dodelinante des canards. Ce moyen de locomotion, premier ancêtre de notre bonne vieille bicyclette, ne lui servait pas uniquement à traverser le jardin pour aller nourrir « les bêtes » par des allées étroites bordées de fraisiers. Il se rendait en ville par la rue du Coffre Bas, celle du menuisier. Un espace sensé séparer les propriétés de la rivière en crue lors des printemps pluvieux. Les eaux sont parfois imprévisibles et certaines nuits, le Jeannot veillait leur montée. La preuve de sa venue s’affichait fièrement sur le mur du sous-sol à environ un mètre. C’était lors de la génération précédente mais la peur restait quand même présente. On ne rigole ni avec le passé ni avec les réserves stockées à la cave, de quoi s’alimenter plus de six mois en cas de prochaine guerre, je suppose…
Il faut imaginer que je dormais dans la chambre du Jeannot. Les femmes en bas, nous en haut. Il avait déserté depuis bien longtemps le lit de la Vieille où Suzy était chuchotée en huis clos dans les draps neufs et parfumés. C’était à nouveau le maquis ! Je ne les ai jamais vus dans le même lit. Les leurs étaient séparés par un escalier abrupt qui montait à un palier et à une chambre, aux marches équipées par la Vieille d’une moquette orange collée difficilement. Invitée pour l’occasion, J’avais assisté en spectatrice, à ce travail laborieux d’une quinzaine de marches d’un mètre cinquante de large.
Deux beaux lits anciens, des lits coins, fabriqués sur mesure par économie de bois, étaient rangés de chaque côté de la porte d’entrée de la chambre à coucher. À leur pied, une armoire. Une symétrie parfaite séparée par un paravent, encore en ma possession, lui aussi œuvre de la Vieille. Trois pans assemblés par des charnières, d’un côté un satin rose et de l’autre un motif floral épais. Le Jeannot dans le lit de gauche, conformément à ses idées politiques. Le mien, sans relation, était à droite. Il se couchait avant moi et se levait de même.
Imaginez Jeannot, né le 2 février 1922, sa Vieille le 22.
Ils habitaient au 22 rue du 8 mai 1945…