Concours Brèves de Sang d'Encre 2026
Concours Brèves de Sang d'Encre 2026
Fin d’une traque
Quand O’Neil Poirier a vu la coque du voilier se profiler à travers le hublot de la cabine, il s’est dit que la journée commençait vraiment mal. Huit ans qu’il n’avait pas vu cette carcasse rouge ! Et ce matin, dans cette lumière d’automne si tranchante qu’elle semblait couper l’eau en deux, elle ressurgissait de son passé. Nom de Dieu, comment avaient-ils fait pour le retrouver cette fois-ci encore ? Et Leïla qui dormait à ses côtés !
Leïla, qui lui avait réappris à espérer...
Dehors, le bateau des autres...
Il se recula pour échapper un instant au funeste voilier. Un violent frisson secoua son échine. L’océan n’était plus un refuge mais devenait un piège redoutable. Il devait agir... Fuir encore ? Trouver une arme ? Et Leïla, la prévenir ?
Tenaillé par une peur qu’il retenait encore à la porte de ses pensées, O’Neil quitta la cabine pour monter sur le pont. Pas un souffle de vent ! S’éloigner à la voile discrètement sans moteur n’était plus une option. Il regarda son matériel de plongée éparpillé çà et là mais abandonna vite l’idée d’une fuite solitaire. Il ne pouvait laisser Leïla seule. Ceux qui voulaient lui faire payer très cher le drame d’autrefois, n’hésiteraient pas à faire d’elle une cible. Elle l’avait sauvé, elle était aussi devenue son point faible.
O’Neil se laissa lourdement tomber derrière le bastingage, deux évidences venaient de s’imposer à lui, froides et simples. D’abord, il allait devoir accepter la confrontation et jouer selon leurs règles. Ensuite, et cette certitude le blessa comme une lame, seule Leïla savait où ils
mouillaient... Elle seule avait pu les prévenir ! Pendant quelques secondes lui revinrent ces instants où il pouvait sentir la chaleur de son corps si proche de lui, où il écoutait sa respiration irrégulière... sauf que cette nuit serait certainement la dernière... O’Neil sentit le poids des ans et la fatigue d’une vie de pêche reprendre son corps en otage. Mais il fut tiré de cet abattement par un bruit qu’il connaissait bien : le grincement de la porte de la cabine. Leïla était là, immobile, à le fixer. Il se souvint de son insistance, douce et oblique, à connaître le nom de la crique. Il reconnaissait ses mains, si précises quand elles avaient noté les détails... En revanche, il ne reconnut pas son regard ! Ses yeux durs avouaient qu’elle avait été le ver dans la pomme, le serpent du paradis. Le verbe « aimer » flotta un instant entre eux avant de disparaître. À l’évidence, il ne signifiait plus rien.
Des claquements secs arrivèrent de l’autre bateau. Comme une rafale. La silhouette de ses poursuivants se dessinait déjà sur le pont de l’autre bateau et des éclats de lumière vinrent frapper sa rétine. Sans plus réfléchir, O’Neil saisit son harpon et commença à se glisser vers le bastingage opposé.
Il entendit les invectives hurlées : « Rends-toi ! Rends-toi ! ». Il atteignit la lisse sans le moindre regard en arrière. Se retourner vers Leïla, froide et impassible, c’était comme se retourner vers le passé. La colère prenait maintenant toute la place. Allait-il devoir ôter une vie pour sauver la sienne ? Il bascula en arrière. L’eau se referma sur lui avec une douceur presque maternelle. Son monde se réduisit d’abord à un silence liquide. Au-dessus de lui, la coque découpait un rectangle sombre où dansaient des éclats de lumière. Puis quelque chose percuta la surface comme un géant frappant du poing la porte d’une forteresse, les vibrations coururent jusque dans sa poitrine. Il vit deux ombres, sombres et menaçantes, descendre lentement dans sa direction. Malgré son entraînement, l’oxygène allait bientôt lui manquer. Il n’avait plus que quelques secondes. Il sentait sa colère se dissoudre, sa détermination faiblir, sa soif de vie se tarir. Une vision l’envahit soudain pendant ces quelques secondes d’éternité, jetée par la mort océane comme on jette son linge sale à la figure d’un homme qui n’avait pas fait ses preuves sur terre : l’image étrange de Leïla chevauchant son corps tremblant. Une image qui primait sur toutes celles censées défiler au dernier instant. Une euphorie froide que seuls connaissaient ceux qui ont failli mourir trop souvent. Deux événements presque simultanés se produisirent alors : le harpon dans sa main reprit sa consistance, éveilla son ADN de combattant, son bras se leva, il tira sur le premier plongeur. Dans la même seconde, inexplicablement, quelque chose fendit la surface, et il vit s’élargir autour de la tête du deuxième homme une auréole sombre, comme une couronne offerte à la mer.
Qui lui avait tiré dessus... Leïla ??!
Ces secondes d’éternité, la jeune femme les avait aussi traversées. Quelques instants avant, elle regardait encore l’océan, où O’Neil avait disparu. Puis elle avait commencé à remettre de l’ordre dans son esprit, se remémorant tout ce qui l’avait menée ici. Elle avait brutalement pris une longue inspiration. Elle ne les laisserait finalement pas le tuer. Parce que c’est elle qui le tuerait, de ses propres mains... et elle ne le laisserait pas mourir seul. Elle avait donc tiré sur le deuxième plongeur. Ne sachant pas encore si elle regretterait son geste insensé, elle fixait à nouveau l’océan, suivant des yeux les méandres que les bulles y dessinaient. Celui qui allait regagner la surface au milieu de l’eau troublée, avait tué Kaïs, huit ans plus tôt. Kaïs, le cousin des deux tueurs venus à sa demande, son poète pêcheur qui l’avait aimée jusqu’à la folie. Elle avait choisi de garder le deuil en elle, comme une flamme qu’on protège du vent, elle avait pris son temps pour réapprendre à O’Neil l’espoir. Pour qu’il ait quelque chose à perdre à son tour. Le visage attendu émergea brusquement, brouillé par le sel et le sang, ébloui par le soleil. Mais est-ce à cause de sa soif de vengeance, ou de son insensé dernier geste, vint se superposer le visage de Kaïs, les yeux ouverts sur la mort. Leïla se reprit cependant, tendit l’échelle sans un mot. Son intention était d’insinuer le doute dans l’esprit d’O’Neil, de se délecter de son incompréhension, de son incrédulité. De laisser l’espoir revenir avant sa mise à mort, tel un matador avant l’estocade. Le pêcheur remonta, ruisselant, le harpon encore à la main, sans la regarder encore, reprenant son souffle. D’un geste souple bien qu’un peu tremblant, sans trop y penser, il réarma une nouvelle flèche. Puis il se tourna vers elle. Elle tenait toujours dans sa main son pistolet.
- Quel est son nom ? chuchota Leïla d’abord pour elle-même.
O’Neil fronça les sourcils.
- Je veux que tu dises son nom, répéta Leïla avec plus de conviction.
Elle avança d’un pas. Dans sa tête résonnait la voix de Kaïs lui lisant son dernier poème. Elle répéta ses mots en fixant O’Neil, le faisant reculer au rythme de ses paroles, pistolet pointé. « Au nom de la face cachée de la lune, des volcans maladroits, des plumes trempées dans le sang d’encre, des pluies sincères... », il reculait pas à pas, «...des étoiles en perdition... », puis s’immobilisa tout à coup. Elle allait peut-être tirer mais il leva sa main libre. Le cerveau enfin libéré de son urgence vitale, il venait de reconnaître les vers, il venait de comprendre la méprise de Leïla !
- Parles-tu de ce poète fou ? Mais je ne l’ai pas tué ! s’écria-t-il. Avant de disparaître, il a fabriqué des indices faisant croire à sa mort et à ma culpabilité ! Huit ans que je fuis pour un crime que je n’ai pas commis ! Il est vivant, Leïla... Peut-être même n’est-il pas loin !
- Non ! Menteur ! hurla Leïla.
Le pistolet tremblait dans sa main. Elle cherchait dans les yeux d’O’Neil le mensonge. Elle ne le trouva pas. L’ultime vers de Kaïs ne cessait de résonner dans sa tête « Je souffle mes cendres au bord de la page ». Un testament déguisé en poème ? Des larmes – ou peut-être l’écume de l’océan – brouillèrent sa vue. Le pistolet descendit lentement.
- Oui... finit-elle par souffler, comme une reddition. Je te crois…
Quelques minutes plus tard, la coque rouge et Leïla n’étaient plus là.
Des années après, sur une côte proche de là, une promeneuse vit plus d’une fois un vieux pêcheur dont personne ne connaissait le nom. Il ne gardait jamais ses prises. Un soir, elle nota dans son journal : « Il rend le poisson à la mer. Il enfonce, un instant, ses grandes mains inutiles dans ses poches, sourit, et retourne à sa pêche. Tristement. »